{"id":235,"date":"2016-04-17T09:59:16","date_gmt":"2016-04-17T08:59:16","guid":{"rendered":"http:\/\/francis-berezne.net\/?p=235"},"modified":"2016-04-17T11:02:13","modified_gmt":"2016-04-17T10:02:13","slug":"235","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francis-berezne.net\/?p=235","title":{"rendered":"Visages &#8211; Vaysages"},"content":{"rendered":"<div style=\"font-family: Times New Roman,Times,serif; font-size: 10pt; line-height: normal;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><span style=\"font-size: 10pt; color: #0000ff;\">J<\/span><span style=\"font-size: 10pt; font-family: times new roman,times;\"><span style=\"color: #0000ff;\">&lsquo;ai essay\u00e9 d&rsquo;illustrer le texte ci-dessous<\/span><span style=\"color: #0000ff;\"> \u00e0 partir des \u0153uvres de Francis et des documents que j&rsquo;ai trouv\u00e9s dans ses \u00ab\u00a0archives\u00a0\u00bb, un fouillis ni class\u00e9 ni dat\u00e9.\u00a0 Il y a donc sans doute des erreurs de chronologie par rapport \u00e0 un texte qui<\/span><span style=\"color: #0000ff;\"> lui-m\u00eame ne comporte pas de dates. La seule photo qui ne soit pas de Francis est celle de la \u00ab\u00a0colonie de vacances\u00a0\u00bb face \u00e0 la Sainte-Victoire, qui est de moi (il y a toutes les chances que Francis soir parmi les jeunes en culotte courte qui courent dans les collines).<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #0000ff;\"> G. B<\/span>.<\/div>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\"><span style=\"color: #800000; font-size: 10pt;\">On peut agrandir les photos en cliquant dessus<\/span><br style=\"font-size: 8pt;\" \/><\/span><\/p>\n<h1><span style=\"font-size: 14pt;\">LE MARCHER DE L\u2019ART<\/span><\/h1>\n<h2 dir=\"ltr\"><span style=\"font-size: 12pt;\">ORIGINE<\/span><\/h2>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">A un moment critique d\u2019une relation qui m\u2019a plut\u00f4t r\u00e9ussi, mais qui pi\u00e9tine et semble d\u00e9sormais sans issue, ma psychiatre, qui refuse d\u2019occuper la place d\u2019une psychanalyste, parce qu\u2019elle me prescrit des m\u00e9dicaments, m\u2019adresse \u00e0 un th\u00e9rapeute, en me disant, avec lui, vous pouvez aller \u00e0 la source. Mais son image ajoute \u00e0 mon angoisse, j\u2019imagine des eaux m\u00e9talliques, dans une lumi\u00e8re mena\u00e7ante, un canot sous un ciel obscur. Pour sauver ma peau, ce genre de voyage immobile m\u2019ayant d\u00e9j\u00e0 co\u00fbt\u00e9 cher, pour pr\u00e9server le singulier de notre relation, car je sens que deux psys, l\u2019un qui \u00e9coute l\u2019autre qui donne des m\u00e9dicaments, \u00e7a ne r\u00e9sout pas mes probl\u00e8mes, au contraire, je r\u00e9siste \u00e0 sa proposition, je m\u2019arrange pour ne pas rencontrer ce monsieur, nous n\u2019en parlons plus, ou si peu, elle continue de me rece<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">voir sans rien changer au rythme, ni au sens de ses consultations, elle reste le seul m\u00e9decin \u00e0 faire que je ne perde pas la t\u00eate. Et puis la source de\u2026 a un dehors trop simple pour me donner envie d\u2019y aller voir de pr\u00e8s, oui, voil\u00e0\u00a0les sources de la Seine, les sources du Nil, regardez, constatez, l\u2019eau sort de cet endroit. Au plus fort de la crise, comme pour lui donner tort, je vais m\u2019installer loin de la source, pr\u00e8s de la mer, o\u00f9 mon d\u00e9lire s\u2019apaise, o\u00f9 je respire enfin, et depuis mon d\u00e9m\u00e9nagement je viens en train la consulter \u00e0 Paris, o\u00f9 elle vit, et travaille. Avec le temps, je sais de mieux en mieux comment calmer des angoisses d\u00e9r\u00e9alisantes, c\u2019est son diagnostic, il y a bient\u00f4t vingt ans, qu\u2019elle soutient avec force contre une \u00e9quipe m\u00e9dicale, avec patience contre mon propre sentiment, en m\u2019\u00f4tant, malgr\u00e9 mon d\u00e9sordre et des ann\u00e9es d\u2019internement, une \u00e9tiquette de psychotique, qu\u2019on m\u2019a longtemps coll\u00e9e sur le dos, \u00e0 laquelle j\u2019avais fini par croire. <\/span><\/p>\n<h3 style=\"margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">&amp;<\/span><\/h3>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">La peinture que j\u2019aime et celle que je voudrais peindre ont plus \u00e0 voir avec l\u2019origine qu\u2019avec les sources de la cr\u00e9ation. L\u2019origine ne fait que l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un commencement, toujours remis en question, la source de, en affirmant un point de d\u00e9part, et d\u2019arriv\u00e9e, ne nous laisse pas le choix. Aussi, un soir d\u2019\u00e9t\u00e9, en bavardant de choses et d\u2019autres dans l\u2019atelier d\u2019un ami, quand il m\u2019avoue peindre le m\u00eame tableau, des reflets color\u00e9s dans la mer, une vision qui l\u2019a marqu\u00e9 dans son enfance, je lui r\u00e9ponds que les effets d\u2019une bouff\u00e9e d\u00e9lirante, qui survient \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt cinq ans, qui tourne mal, ont plong\u00e9 mon enfance dans l\u2019oubli, que je peins comme \u00e7a vient. Mais devant son assurance, sa certitude, j\u2019ai besoin d\u2019une l\u00e9gitimit\u00e9 pour continuer mes recherches, d\u2019un rep\u00e8re pour les mener \u00e0 bien<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">, j\u2019invente, au pied lev\u00e9, dans l\u2019urgence, que j\u2019ai r\u00e9fl\u00e9chis depuis longtemps \u00e0 me bricoler un truc. Je lui raconte alors une fable qu\u2019il \u00e9coute avec m\u00e9fiance, qui me surprend aussi. <a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/paques-1961-05-1.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-241 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/paques-1961-05-1-300x203.jpg\" alt=\"paques-1961-05\" width=\"300\" height=\"203\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/paques-1961-05-1-300x203.jpg 300w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/paques-1961-05-1-768x518.jpg 768w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/paques-1961-05-1.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><a class=\"caption jcepopup\" title=\"La Sainte-Victoire - Huile sur isorel - 1957 ou 1958 selon le texte\" href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-DCOL-001.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-243 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-DCOL-001-300x233.jpg\" alt=\"P-DCOL-001\" width=\"300\" height=\"233\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-DCOL-001-300x233.jpg 300w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-DCOL-001-768x597.jpg 768w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-DCOL-001.jpg 772w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Je suis un gamin, en colonie de vacances, qui s\u2019amuse toute la journ\u00e9e \u00e0 courir dans des ravins. Un beau matin, en cherchant des yeux la Sainte-Victoire, qu\u2019on voit au dessus des ravins, comme un corps blanc dress\u00e9 dans le paysage, il n\u2019y a plus rien \u00e0 voir, la Montagne a disparu, faisant un vide sur le ciel, un trou blanc, mais quand je suis de retour \u00e0 Paris, avec cette impression de blancheur vide en t\u00eate, j\u2019en vois plus, j\u2019en vois trop, j\u2019hallucine, dans le miroir de la salle de bain, mon p\u00e8re, nu, avec une t\u00eate, oui vraiment, avec une t\u00eate\u2026 de cheval. Puis, sur un autre ton, pour qu\u2019il me croit vraiment, rends-toi compte mon ami, malgr\u00e9 un handicap, gr\u00e2ce \u00e0 toi, je viens de me bricoler \u00e0 partir de faits r\u00e9els, un fantasme assez troublant pour marquer une enfance, assez chic pour r\u00e9parer vingt ans de g\u00e2chis, je viens de me tailler sur mesure, en attendant que la m\u00e9moire revienne, si jamais elle revient, un mythe originaire qui donne une solide assise \u00e0 mes efforts, qui me servira, un jour prochain, \u00e0 faire tenir debout ma vie de peintre. Merci mon ami, merci. Voil\u00e0 comment, un soir d\u2019\u00e9t\u00e9, dans l\u2019atelier d\u2019un ami, je m\u2019exerce au mentir-vrai, pour donner des origines \u00e0 mon d\u00e9sir de peindre, qui cachent je ne sais quoi de tr\u00e8s commun.<\/span><\/p>\n<h3 style=\"margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">&amp;<\/span><\/h3>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Voil\u00e0, je marche maintenant au milieu d\u2019un bazar confus, les tableaux que j\u2019ai peint \u00e0 mon adolescence, tels qu\u2019ils reviennent dans ma m\u00e9moire, je retrouve les traces de ma passion pour les portraits, pour les paysages de Van Gogh. Je porte encore des culottes courtes, je pense surtout \u00e0 jouer avec mon fr\u00e8re et mes cousines au Monopoly, ou en cousant des bouts de tissu sur une Singer \u00e0 p\u00e9dales, mon grand-p\u00e8re, artisan tailleur, qui habite avec ma grand-m\u00e8re dans les environs d\u2019un mus\u00e9e, m\u2019envoie un jour sans \u00e9cole, s\u00fbrement sur les conseils de mon p\u00e8re, admirer\u00a0la peinture de ce fou, comme il le dit sans m\u00e9nagements, sans pr\u00e9cautions, non plus, h\u00e9las, avec pour seule recommandation, non pas de traverser au feu rouge et dans les clous, mais surtout de ne pas faire comme ce type, qui \u00e0 force de peindre a perdu la raison. Mon grand-p\u00e8re, n\u00e9 dans la Russie tzariste, qui maltraite obstin\u00e9ment la langue fran\u00e7aise, me dit \u00e7a avec tant d\u2019aplomb, et si peu d\u2019accent, que \u00e7a me frappe. Pour la peinture, j\u2019ai ob\u00e9is, je ne creuse pas, comme Van Gogh, un sillon dans le r\u00e9el, je ne trace pas comme lui un chemin en avant. Mais un jour, comme lui, je deviens fou, et depuis que j\u2019ai cess\u00e9 de l\u2019\u00eatre, je peins sans discontinuer. Plus exactement, pour continuer \u00e0 cesser d\u2019\u00eatre fou, je peins des vaysages\u2026 <\/span><\/p>\n<h3 style=\"margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">&amp;<\/span><\/h3>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Vaysage, il s\u2019agit d\u2019un bafouillage pendant une conf\u00e9rence, qui m\u2019est rapport\u00e9 sans doute par amiti\u00e9, comme un lapsus que j\u2019aurais fait. Je l\u2019adopte pour d\u00e9signer certains de mes travaux, j\u2019y r\u00e9fl\u00e9chis aussi pour me faire une id\u00e9e du chemin parcouru, du chemin \u00e0 venir. Ce mot-valise, contraction de visage et de paysage, sonne bien \u00e0 mon oreille, correspond tout \u00e0 fait \u00e0 ma fa\u00e7on de peindre un portrait en pensant \u00e0 un paysage, \u00e0 ma fa\u00e7on d\u2019observer un visage comme si je parcourais du regard un paysage, il me donne envie de tableaux o\u00f9 le visage envahirait un paysage, o\u00f9 le paysage contaminerait un visage, o\u00f9 le mim\u00e9tisme jouerait \u00e0 plein. Mais laissons les vaysages dans le flou n\u00e9cessaire \u00e0 leur devenir, pour l\u2019heure avan\u00e7ons sur le chemin de ma v\u00e9rit\u00e9 en me rem\u00e9morant une fois de plus l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui d\u00e9cide de mon d\u00e9sir de peindre. A quelle n\u00e9cessit\u00e9 ma m\u00e8re ob\u00e9it-elle, quand elle m\u2019emm\u00e8ne au mus\u00e9e pour que je d\u00e9couvre les peintures de Van Gogh, comme le souhaite mon p\u00e8re, qui veut encourager mon go\u00fbt pour le dessin. Je c\u00e8de en protestant, parce que je veux plut\u00f4t aller place de la Concorde, voir le cachalot Jonas, expos\u00e9 sous un chapiteau, un animal fabuleux dont j\u2019ai rep\u00e9r\u00e9 la photographie dans l\u2019Humanit\u00e9 Dimanche. Or, devant les tableaux de Van Gogh, j\u2019oublie le cachalot Jonas, la place de la Concorde, je perds de vue ma m\u00e8re, je m\u2019\u00e9gare parmi les visiteurs, qui s\u2019\u00e9tonnent de voir un gamin, en culottes courtes, d\u00e9ambuler, seul, le nez en l\u2019air, devant les tableaux d\u2019un hollandais, fou de lumi\u00e8re, de couleur, de dessin. Boulevers\u00e9, \u00e9mu comme je ne saurais le dire, je veux conna\u00eetre une folie semblable, partir \u00e0 l\u2019aventure, mais je retrouve ma m\u00e8re \u00e0 l\u2019accueil, o\u00f9 elle m\u2019attend, en larmes. Maman me serre dans ses bras, m\u2019\u00e9touffe de ses baisers, mais je me d\u00e9gage au plus vite, en exigeant de faire un dernier tour avec elle, pour qu\u2019elle comprenne que la peinture ne pr\u00e9sente aucun danger. Nous passons ensuite le reste de l\u2019apr\u00e8s-midi chez mon grand-p\u00e8re, qui m\u2019apprend que Van Gogh a v\u00e9cu dans la mis\u00e8re, dans la d\u00e9bauche, dans une solitude morale si terrible qu\u2019il s\u2019est coup\u00e9 l\u2019oreille, puis a fini par se suicider. Mais son beau discours, que je ne crois qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9, ne m\u2019emp\u00eache pas de d\u00e9clarer que je veux peindre, comme Van Gogh, que je ne changerai pas d\u2019avis. Alors mon grand-p\u00e8re me donne aussit\u00f4t Chagall en exemple, un vrai peintre, se f\u00e2che-t-il, qui parle russe, qui conna\u00eet l\u2019h\u00e9breu, qui peint le yiddish, qui gagne \u00e9norm\u00e9ment d\u2019argent. Devant de tels arguments, je ne bronche pas, mais je n\u2019en pense pas moins, et quand mes parents me demande, quel cadeau veux-tu pour ton anniversaire, je me fais offrir un livre d\u2019art, le premier, sur Van Gogh, reli\u00e9 d\u2019une belle couverture jaune.<\/span><\/p>\n<h3 style=\"margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">&amp;<\/span><\/h3>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Comme on s\u2019en doute, cette deuxi\u00e8me version de ma visite de l\u2019exposition Van Gogh est aussi fantaisiste que la premi\u00e8re. Elle a le m\u00e9rite d\u2019expliquer le sentiment de d\u00e9tresse qui m\u2019\u00e9treint pendant une autre visite, toujours d\u2019une exposition Van Gogh. Mon grand-p\u00e8re et mon p\u00e8re sont morts, ma m\u00e8re vieillit seule dans son appartement. En d\u00e9ambulant dans les salles du mus\u00e9e, devant les couleurs pures du hollandais, je suis happ\u00e9 par la force de ses portraits et de ses paysages, par leur caract\u00e8re originaire, par leur \u00e9nergie d\u2019avant toute distinction, je suis aussi saisi d\u2019une tristesse infinie, qui n\u2019aurait pas sa raison d\u2019\u00eatre si, comme je le pr\u00e9tends tout d\u2019abord, j\u2019\u00e9tais autrefois venu vers cette \u0153uvre par mes propres moyens, en grand gar\u00e7on. Or, de ces souvenirs changeants, ni faux ni vrais, voici qu\u2019\u00e9merge un autre r\u00e9cit, inscrit sans doute plus profond\u00e9ment, qui me concerne plus intimement. J\u2019ai une douzaine d\u2019ann\u00e9es, je suis assis dans mon lit, mon regard va de la reproduction d\u2019un paysage de Van Gogh, coll\u00e9 sur la fa\u00e7ade d\u2019une petite vitrine, pos\u00e9e sur la chemin\u00e9e, un verger o\u00f9 les saules se m\u00ealent aux amandiers, \u00e0 un cube, que j\u2019ai trac\u00e9 selon une perspective cavali\u00e8re dans un cahier d\u2019\u00e9colier, ouvert sur mes genoux. Tandis que ma pens\u00e9e vagabonde, je r\u00e9alise que ce cube est instable, paraissant tant\u00f4t vu de dessus, tant\u00f4t vu de dessous, alors je d\u00e9cide d\u2019\u00e9puiser toutes ses possibilit\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 me donner le tournis, en me demandant si Van Gogh, fou, voit des choses de ce genre. Quand je prends conscience de ce pr\u00e9sent, fou, voit des choses de ce genre, cet intemporel qu\u2019on \u00e9tudie en classe, je m\u2019agite, je m\u2019angoisse, je suis transi de peur, car Van Gogh, ressuscit\u00e9, regarde mon dessin par dessus mon \u00e9paule, me tire par les pieds, m\u2019entra\u00eene dans sa folie. Mais je m\u2019apaise en pensant que Van Gogh est mort, suicid\u00e9, bien suicid\u00e9, que je ne suis pas fou, qu\u2019on ne peut pas \u00e0 la fois tirer par les pieds, et regarder par dessus une \u00e9paule, que les m\u00e9canismes de mon esprit sont imp\u00e9n\u00e9trables, que j\u2019aimerais bien les comprendre.<\/span><\/p>\n<h3 style=\"margin-left: 30px;\">&amp;<\/h3>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Je pourrais d\u00e9cliner sans fin le r\u00e9cit de la premi\u00e8re visite que j\u2019ai faite d\u2019une exposition Van Gogh, mener une enqu\u00eate pour reconstituer ce qu\u2019elle fut, je pourrais m\u2019interroger sans cesse sur sa folie et sur la mienne, pour autant dans la solitude de mon atelier, devant mon chevalet, ou pench\u00e9 sur une toile, je n\u2019en saurais pas plus sur le peintre que je suis, car j\u2019ai toujours l\u2019impression de peindre en aveugle. Les grandes cr\u00e9ations du pass\u00e9, et celles que je reconnais du pr\u00e9sent, se tenant toujours devant mes yeux, je ne peux jamais voir ma peinture telle qu\u2019elle est, sauf en rusant. J\u2019ouvre brusquement la porte de l\u2019atelier, en esp\u00e9rant que la toile abandonn\u00e9e sur le chevalet m\u2019appellera, ou me laissera venir, en toute innocence. Ca marche parfois, quand je per\u00e7ois les formes et les couleurs sans que les mots s\u2019en m\u00ealent, quand je comprends, quand j\u2019appr\u00e9cie au mieux de ma sensibilit\u00e9, sans le filtre ni le tourment de la langue, le langage des formes et des couleurs. Il s\u2019agit, bien s\u00fbr, d\u2019un exercice de peintre, qui ne veut pas \u00eatre tromp\u00e9 sur la qualit\u00e9 de la marchandise par le beau discours du marchand, mon propre discours en l\u2019occurrence, ma propre marchandise, mais il est aussi question d\u2019accueillir comme une jouissance, comme une gr\u00e2ce, les moments pendant lesquels nous prenons de plein fouet la mat\u00e9rialit\u00e9 d\u2019un chef d\u2019oeuvre, sans que s\u2019y porte l\u2019ombre de la langue, avec son interminable cort\u00e8ge d\u2019\u00e9crans et d\u2019interpr\u00e9tations. Alors, c\u2019est un choc qui nous laisse stup\u00e9faits, sans voix, \u00e9mus par l\u2019illusion inqui\u00e9tante, d\u00e9licieuse, toujours sur le fil, toujours en balance, d\u2019\u00eatre vu par ce que le tableau nous donne \u00e0 voir, peut-\u00eatre un bref retour du temps o\u00f9 l\u2019on ne sait pas encore parler. Ces moments ne viennent jamais sur commande, mais \u00e0 force de visiter des mus\u00e9es, d\u2019admirer des chefs-d\u2019\u0153uvre, ils reviennent plus souvent.<\/span><\/p>\n<h3 style=\"margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">&amp;<\/span><\/h3>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Toute une saison, je me bats contre une s\u00e9rie de portraits, en r\u00eavant de voir ces grandes \u0153uvres dans le secret de mon atelier, dans son d\u00e9sordre, dans sa poussi\u00e8re, dans son inconfort, m\u00eal\u00e9s \u00e0 mes modestes tableaux. Personne pour les surveiller, pour les commenter, pour les d\u00e9signer comme des chefs-d\u2019\u0153uvre, j\u2019attends d\u2019un semblable privil\u00e8ge, s\u2019il \u00e9tait seulement r\u00e9alisable, le plaisir de savoir mes recherches en excellente compagnie, mais surtout en mettant ces chefs-d\u2019\u0153uvre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve d\u2019un milieu ingrat, j\u2019esp\u00e8re les voir dans leur simple appareil, pour comprendre enfin en quoi, pourquoi, comment ils sont plus, un miracle inexpliqu\u00e9, un probl\u00e8me inexplicable que je traduis en ces termes\u00a0: comment faire devant un portrait, un autoportrait, qui nous parle d\u2019abord du vivant, en sachant que rien n\u2019est moins vivant qu\u2019un autoportrait, un portrait, comment prendre toute la mesure de la vie qui inspire une cr\u00e9ation, et qui s\u2019exprime \u00e0 travers elle, sans c\u00e9der \u00e0 l\u2019illusion d\u2019une vie qu\u2019on lui attribue, mais qu\u2019elle n\u2019a pas. Est-il possible de peindre un portrait, aujourd\u2019hui, sans tomber n\u00e9cessairement dans la pire des banalit\u00e9s, sans g\u00e9n\u00e9rer un ennui morbide. Je suis parfois tent\u00e9 de r\u00e9pondre que je ne pose pas les bonnes questions, ou que je les pose \u00e0 l\u2019envers, pourtant, dans la solitude de mon atelier, dans mon coin, je m\u2019efforce sans discontinuer de peindre au mieux, pour continuer \u00e0 ne pas \u00eatre fou, pour aller vers ceux que j\u2019aime, pour les aimer, pour \u00eatre moins con.<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">&amp;<\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Prendre du recul, de la distance, ce n\u2019est pas \u00e0 seule fin de mieux voir. J\u2019ai\u00a0 aussi besoin de marcher avant de commencer une toile, ou pendant, ou apr\u00e8s, ou entre deux s\u00e9ances, pour m\u2019en distraire quelques instants, ou mieux l\u2019engager, ou bien la reprendre. Dans mon atelier, m\u2019approcher de la toile en cours jusqu\u2019\u00e0 me tacher de peinture, m\u2019en d\u00e9tourner, reculer, y revenir, m\u2019accroupir, me relever, monter sur une \u00e9chelle, en descendre, m\u2019asseoir, me lever, danser ainsi pendant des heures participe de mon plaisir de peintre. Mais dehors, immobile devant un panorama, ou en chemin dans la campagne, qu\u2019est-ce que je vois de plus ou de moins, en quoi \u00e7a change mon regard. Imaginons. Si je marche sur une route qui sinue autour de deux clochers, ou de deux arbres, ils se rapprochent, puis s\u2019\u00e9loignent, puis se rapprochent de nouveau. Marcher pour un peintre, est-ce rep\u00e9rer, enregistrer, puis restituer par tous les moyens qui lui conviennent, une tension virtuelle entre les objets, entre les figures, entre les formes et les couleurs, pour donner l\u2019illusion du mouvement et de l\u2019espace, sur la surface du tableau. Si au contraire, pour aller au village, je marche le long d\u2019une haie, je dresse l\u2019inventaire des formes qui la compose, je dessine en pens\u00e9e les fleurs, les feuilles, les branches, les travers\u00e9es de lumi\u00e8re, au fur et \u00e0 mesure que je les d\u00e9couvre. Pour rendre compte en peinture de cette d\u00e9ambulation, il faut que je travaille en plusieurs \u00e9tapes, il faut que je peigne une fresque sur le mur d\u2019un tr\u00e8s long b\u00e2timent. Or, les peintres chinois ont trouv\u00e9 une solution \u00e0 ce probl\u00e8me, avec le rouleau, qui se d\u00e9roule d\u2019un cot\u00e9 en m\u00eame temps qu\u2019il se roule de l\u2019autre, un support qui r\u00e9pond parfaitement aux n\u00e9cessit\u00e9s du marcher de l\u2019art, lorsque une peinture appara\u00eet et dispara\u00eet, comme un paysage \u00e0 travers la fen\u00eatre d\u2019un wagon.<\/span><\/p>\n<h3 style=\"margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">&amp;<\/span><\/h3>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/francis-1962.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-249 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/francis-1962-300x200.jpg\" alt=\"francis-1962\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/francis-1962-300x200.jpg 300w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/francis-1962-768x511.jpg 768w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/francis-1962.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>C\u2019est d\u00e9j\u00e0 ce que je pressens autour de mes quinze ans. Chaque soir, apr\u00e8s le lyc\u00e9e, en laissant mes devoirs pour plus tard, je cours acheter chez le marchand de couleurs du quartier, qui me voit venir de loin, deux ou trois m\u00e8tres de papier kraft, que je punaise au mur de ma chambre. Alors, arm\u00e9 d\u2019un seul pinceau, de taille raisonnable, en utilisant la couleur telle qu\u2019elle sort du tube pour respecter la puret\u00e9, et la beaut\u00e9 de noms qui me font r\u00eaver, rouge de chine, vert anglais, jaune de Naples, bleu de Prusse, j\u2019improvise jusqu\u2019au repas un paysage rudimentaire, qui s\u2019ajoute aux pr\u00e9c\u00e9dents, conform\u00e9ment \u00e0 un cycle que je veux infini, que je baptise, Voyage en Chine, autant pour sa muraille, qu\u2019\u00e0 cause de sa r\u00e9volution. M\u00eame si je suis un tout jeune peintre, sans exp\u00e9rience, je devine qu\u2019un voyage de ce genre n\u2019atteint jamais son but, et je ne m\u2019\u00e9tonne pas trop na\u00efvement, quand j\u2019\u00e9cope d\u2019une mauvaise note \u00e0 un devoir, quand je suis pris en flagrant d\u00e9lit de mensonge, quand ma timidit\u00e9 baisse les yeux devant le regard d\u00e9sirable d\u2019une jeune fille, de me consoler en pensant, malgr\u00e9 moi, ce n\u2019est rien, francis, c\u2019est ton Voyage en Chine.<\/span><\/p>\n<h3 style=\"margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">&amp;<\/span><\/h3>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Ce temps magnifique de mes d\u00e9buts, quand je poss\u00e8de encore toutes les audaces, et toutes les ignorances, quand je ne doute de rien, et de tout, quand je veux ressembler \u00e0 tous les peintres, et \u00e0 aucun, quand je r\u00eave d\u2019inventer un langage de formes qui m\u2019introduirait \u00e0 tous les myst\u00e8res, qui me ferait comprendre du monde entier, quand je houspille mon fr\u00e8re Guy, de deux ans mon a\u00een\u00e9, que je chasse d\u2019abord de notre chambre pour avoir le champ libre, dont j\u2019exige ensuite qu\u2019il vienne me donner son avis, le plus souvent si fraternel que je refuse de le partager, but\u00e9, arcbout\u00e9 sur des positions de principe o\u00f9 j\u2019exprime ma r\u00e9volte, ma fr\u00e9rocit\u00e9, ce temps est r\u00e9volu. Ce qui reste, ce qui persiste, aussi pr\u00e9cieux, aussi bouleversant qu\u2019autrefois, c\u2019est le moment o\u00f9 je trace quelque chose plut\u00f4t que rien, une fraction de seconde qui requiert une \u00e9nergie consid\u00e9rable, qui suppose une forte dose d\u2019inconscience, que rien n\u2019indique une fois l\u2019\u0153uvre achev\u00e9e, mais qui s\u2019inscrit dans un processus de cr\u00e9ation, aussi vital qu\u2019au premier jour, c\u2019est pourquoi je continue \u00e0 peindre. En effet je continue, car une peinture ne commence pas avec sa premi\u00e8re trace, ni ce texte avec ses premiers mots. Mon p\u00e8re m\u2019ayant enseign\u00e9 que la peinture commence chez le marchand de couleurs, je passe de longs moments dans une boutique de mat\u00e9riel pour artistes, situ\u00e9e au fond d\u2019une impasse, sur le chemin de la maison \u00e0 mon lyc\u00e9e, o\u00f9 je bavarde avec le marchand sur les vertus de telle ou telle couleur, dans un merveilleux nuancier, dont certaines couleurs, au nom tr\u00e8s po\u00e9tique, se d\u00e9clinent dans une douzaine de nuances.<\/span><\/p>\n<h3 style=\"margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">&amp;<\/span><\/h3>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><a class=\"caption jcepopup\" title=\"Portrait sur fond noir - huile sur toile\" href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-210.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-251 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-210-260x300.jpg\" alt=\"P-JGB-210\" width=\"260\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-210-260x300.jpg 260w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-210.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 260px) 100vw, 260px\" \/><\/a>Aujourd\u2019hui, je commence souvent par un fond noir, qui fait mieux chanter les autres couleurs, mais quand une peinture en cours ne me satisfait, quand je ne vois pas d\u2019issue pour elle, il m\u2019arrive de la recouvrir de blanc. Aussi, cette intervention brutale mena\u00e7ant tout ce que je peins, apr\u00e8s avoir imagin\u00e9 \u00e0 l\u2019avance les harmonies, les contrastes, les tonalit\u00e9s, les modalit\u00e9s, les gris, chaque toile que j\u2019entreprends, id\u00e9alement tendue entre le noir aveugle o\u00f9 s\u2019origine l\u2019acte de voir et le blanc de la catastrophe \u00e9blouissante par quoi elle doit passer pour me surprendre, chaque toile fait d\u00e9filer toutes les autres couleurs, dans leurs infinies possibilit\u00e9s, en m\u2019invitant \u00e0 retenir telle ou telle autre, spontan\u00e9ment, sans r\u00e9fl\u00e9chir, presqu\u2019au hasard. En mettant mon travail en danger par un blanc, ou par un autre proc\u00e9d\u00e9, projection de pigments, jets de t\u00e9r\u00e9benthine, brutal coup de chiffon ou de brosse, saupoudrage de mat\u00e9riaux divers, je quitte plus facilement les sentiers battus. A un certain moment du processus de cr\u00e9ation, je prends le risque de tout g\u00e2cher d\u2019un portrait, sous le regard du mod\u00e8le ou sans lui, parce qu\u2019en cherchant des solutions \u00e0 la crise que je provoque, nous trouvons, la toile et moi, des chemins impr\u00e9vus. En surmontant les obstacles que j\u2019accumule, ceux qui se pr\u00e9sentent d\u2019eux m\u00eames, la peinture sort grandie de cette \u00e9preuve, ou bien finit dans un coin. Sans ces obstacles, sans cette catastrophe, un portrait reste sage, appliqu\u00e9, ressemblant, au mauvais sens du mot, alors qu\u2019avec des solutions inattendues, il appara\u00eet. En ce sens, je reste fid\u00e8le \u00e0 une esth\u00e9tique de la repr\u00e9sentation, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la mode et l\u2019avant-garde se soucient plut\u00f4t de pr\u00e9senter. <\/span><\/p>\n<h2 style=\"margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">M\u00c9TAPHORE<\/span><\/h2>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Si mes ann\u00e9es d\u2019apprentissage sont plac\u00e9es sous le signe de l\u2019apparition et de la disparition, avec le temps, l\u2019exp\u00e9rience, ce souci se complique d\u2019un autre, qui s\u2019appelle la m\u00e9taphore. Et quand bien m\u00eame on veut surtout ne pas l\u2019utiliser, la m\u00e9taphore me semble si consubstantielle \u00e0 la prose, \u00e0 la po\u00e9sie, d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la langue, qu\u2019il faut, pour y parvenir, faire plus d\u2019acrobatie stylistique que Georges Perec \u00e9crivant son roman, W, sans la lettre \u00ab\u00a0e\u00a0\u00bb. J\u2019aime \u00e0 consid\u00e9rer que la m\u00e9taphore, qui ne se limite pas au verbal, qui concerne aussi les images, est une rencontre entre deux faits de langue, ou entre deux faits visuels, pour en produire un troisi\u00e8me, qui est plus que chacun et que les deux ensemble. Aussi bien, le vaysage est la p\u00e9n\u00e9tration simultan\u00e9e d\u2019un visage et d\u2019un paysage dans mon \u0153il, la projection de leur rencontre sur ma r\u00e9tine, quand je marche. Comme rien, ni personne, ne peut \u00e0 ce jour expliquer ce qui se passe dans notre cerveau quand se produit ce type de rencontre, traduite en courants \u00e9lectriques, en r\u00e9actions chimiques, en faits physiques dont j\u2019ignore tout, on ne peut que faire des hypoth\u00e8ses sur le fonctionnement de la m\u00e9taphore, philosopher, po\u00e9tiser, s\u2019interroger \u00e0 son sujet, comme je m\u2019inqui\u00e8te autrefois des m\u00e9canismes de mon esprit devant le dessin d\u2019un cube en perspective cavali\u00e8re, parce que je suis troubl\u00e9 qu\u2019un objet puisse \u00eatre \u00e0 la fois dessus et dessous, parce que je ne comprends pas qu\u2019un mort puisse \u00eatre \u00e0 la fois pr\u00e9sent et absent.<\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Dans un registre plus fantastique, j\u2019imagine aujourd\u2019hui une petite main \u00e9cartant les chairs, les os, depuis l\u2019int\u00e9rieur de mon cr\u00e2ne, pour donner \u00e0 voir de quoi est fait la mati\u00e8re des r\u00eaves, quels paysages, quels visages hantent ma m\u00e9moire, quels formes jalonnent les sentiers de mon imagination, comment la m\u00e9taphore se loge, en grand, au creux du plus petit repli de mon cerveau. Quand je cherche \u00e0 interpr\u00e9ter les nus obsc\u00e8nes des revues pornographiques fard\u00e9s de la beaut\u00e9 morbide des photos d\u2019anatomie, les muscles, les nerfs, les os en train de gagner le visage, les seins, les cuisses, le sexe, le corps tout entier, faut-il croire en retour que je me trouve toujours en appel de visages, selon l\u2019expression d\u2019un po\u00e8te, parce que j\u2019aurais investi le visage d\u2019un d\u00e9sir refoul\u00e9, ou faut-il croire que je chercherais sous tous les visages la pr\u00e9sence d\u2019Eros et de Thanatos, sous la forme d\u2019un sexe dissimul\u00e9. Le sculpteur C\u00e9sar, dans l\u2019un de ses derniers autoportraits, montre un sexe en \u00e9rection devant son masque, comme pour en effacer, ou en <a class=\"caption jcepopup\" title=\"Autoportrait au feuillage - Huile sur toile\" href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-244.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-254 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-244-300x237.jpg\" alt=\"P-JGB-244\" width=\"300\" height=\"237\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-244-300x237.jpg 300w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-244.jpg 761w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><br style=\"clear: right;\" \/>sublimer les traits. Oui, je me demande s\u2019il y a quelqu\u2019un de vivant sous les portraits d\u2019Arcimboldo, compos\u00e9s de fleurs et de fruits, sous ceux peints par Warhol, des gens c\u00e9l\u00e8bres, bient\u00f4t rejet\u00e9s dans l\u2019oubli, aux bouches, aux nez, aux yeux st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s, s\u2019il ne s\u2019agit pas plut\u00f4t de nous faire toucher du doigt combien l\u2019art du portrait est m\u00e9taphore, au sens \u00e9tymologique de transport, chez Warhol par exemple, d\u00e9placement du genre graphique, publicitaire, chez Arcimboldo de la nature morte, genres consid\u00e9r\u00e9s autrefois comme mineurs, vers le genre noble du portrait.<\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Toutefois, m\u00eame si le d\u00e9placement est naturel, m\u00eame si la repr\u00e9sentation est n\u00e9cessaire, la m\u00e9taphore, qui d\u00e9coule de ces deux dispositions propres \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce humaine, pour le meilleur et pour le pire, ne suffit pas \u00e0 d\u00e9finir une \u0153uvre d\u2019art, loin de l\u00e0. Le travail du peintre, parmi toutes les taches qu\u2019il s\u2019impose, que la peinture lui impose, consiste aussi \u00e0 se tenir au lieu satur\u00e9 par la r\u00e9alit\u00e9 la plus prosa\u00efque et par l\u2019imagination la plus folle, ce que d\u2019autres appellent le r\u00e9el, devant quoi tout rep\u00e8re de temps et d\u2019espace s\u2019effacent, nous laissant plus d\u00e9muni qu\u2019un nouveau-n\u00e9, puis \u00e0 rapporter de ce lieu mena\u00e7ant, menac\u00e9, le t\u00e9moignage d\u2019une exp\u00e9rience qui nous d\u00e9passe, qui nous grandit. Ce lieu qui me rend fou autrefois, je ne l\u2019aborde plus qu\u2019avec prudence, quand je regarde un visage, car tous les visages me sont un chemin vers lui, avec un horizon, comme un garde-fou, la pr\u00e9sence ou l\u2019absence de l\u2019autre. En restant prudemment de ce c\u00f4t\u00e9 de l\u2019horizon, j\u2019ai l\u2019impression de manquer \u00e0 mon travail, qui exige d\u2019aller voir de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019horizon, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019apparence et la pr\u00e9sence sont toujours soumises aux plus violents chambardements, mais si je passe la limite je crains d\u2019y laisser des plumes, voire d\u2019en revenir fou une fois de plus, une fois de trop, fatalement. Aussi, je travaille avec une double n\u00e9cessit\u00e9 en t\u00eate, y aller voir de pr\u00e8s, mais sans trop m\u2019avancer.<\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"> Pour autant que la menace vienne chez moi d\u2019une angoisse d\u00e9r\u00e9alisante, quand l\u2019angoisse rend la r\u00e9alit\u00e9 si parfaitement perm\u00e9able \u00e0 l\u2019imaginaire que l\u2019angoisse ne trouvant plus d\u2019obstacles, la r\u00e9alit\u00e9 devient insupportable et je doute de mon existence, peindre d\u2019apr\u00e8s des photographies me permet de ne pas tout c\u00e9der au regard int\u00e9rieur. D\u2019ailleurs cette expression, tout c\u00e9der au regard int\u00e9rieur, est excessive, quelque chose de la r\u00e9alit\u00e9 subsiste dans l\u2019imagination la plus d\u00e9brid\u00e9e, quelque chose de la raison subsiste chez le plus fou. En tout cas, quand je cesse de privil\u00e9gier le regard int\u00e9rieur, avec le d\u00e9sir avou\u00e9 d\u2019\u00eatre moins fou, du moins d\u2019\u00e9chapper enfin aux lieux de la folie, je me tourne vers la photographie. Apr\u00e8s des d\u00e9buts plus ou moins h\u00e9sitants, plus ou moins heureux, en marchant assez longtemps sur mes propres traces, je trouve un chemin, l\u2019autoportrait. Un matin d\u2019\u00e9t\u00e9, je me photographie dans le miroir d\u2019une psych\u00e9, qui se trouve au pied de mon lit, o\u00f9 je me suis \u00e9tendu pour lire. La photographie, tellement surexpos\u00e9e qu\u2019il ne reste plus que les grandes lignes de la sc\u00e8ne, laisse suffisamment de place \u00e0 l\u2019imagination pour me permettre de renouer sans difficult\u00e9s avec la peinture figurative. Comme ces tableaux rencontrent un accueil favorable chez quelques uns de mes amis, je d\u00e9cide de poursuivre dans cette voie, de peindre d\u2019autres autoportraits, \u00e0 partir d\u2019autres photographies.<\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><a class=\"caption jcepopup\" title=\"La photo du pied de nez\" href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/annoville-29-07172011.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-256 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/annoville-29-07172011-300x225.jpg\" alt=\"annoville-29-07172011\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/annoville-29-07172011-300x225.jpg 300w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/annoville-29-07172011-768x576.jpg 768w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/annoville-29-07172011.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Or, un jour, comme je fouille dans le bric-\u00e0-brac d\u2019un d\u00e9p\u00f4t-vente, je tombe sur un vieux clich\u00e9, tout \u00e0 fait \u00e9tonnant. Au hasard d\u2019un lot de reproductions en tous genres, oubli\u00e9 dans un coin, je tombe sur le portrait d\u2019un bonhomme comme on devait en croiser autrefois. Le visage bouffi, l\u2019air idiot, et rus\u00e9, un chemineau v\u00eatu d\u2019affreux oripeaux, fait un pied de nez, \u00e0 qui, pourquoi, pour quel objectif, je me le demande encore. Apr\u00e8s l\u2019avoir achet\u00e9, admir\u00e9, mis pr\u00e9cieusement de c\u00f4t\u00e9, je me livre \u00e0 cette singerie, venue tout droit de mon enfance, dans une cabine photomaton, un endroit d\u00e9sol\u00e9 de ma station de m\u00e9tro, o\u00f9 j\u2019adresse, en secret, cach\u00e9 derri\u00e8re un rideau vert, un pied de nez aux vacheries de la vie, aux tracas de la post\u00e9rit\u00e9. Les trois clich\u00e9s qui tombent de la machine, montrent un type au visage ni trop bouffi par les m\u00e9dicaments, ni trop creus\u00e9 par l\u2019angoisse, ni trop meurtri par les frustrations, le regard d\u2019un type qui se moque d\u2019abord de lui-m\u00eame. Ensuite, dans un entrep\u00f4t que je partage avec un ami, o\u00f9 je vis et travaille, je peins d\u2019apr\u00e8s ces clich\u00e9s trois autoportraits, le visage en jaune, couleur de la folie, la main au pied de nez en rose, couleur des filles et des bonbons, trois autoportraits que je rassemble en triptyque, pour donner \u00e0 voir le r\u00e9cit d\u2019un visage et d\u2019une main, \u00e0 trois moments diff\u00e9rents, sous trois angles diff\u00e9rents, qui s\u2019associent dans la m\u00eame ironie. Qu\u2019il s\u2019agisse de ma personne n\u2019est qu\u2019une anecdote parmi d\u2019autres, sans importance. A pa<\/span><a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JFOUR-002.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-258 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JFOUR-002-225x300.jpg\" alt=\"D-JFOUR-002\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JFOUR-002-225x300.jpg 225w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JFOUR-002.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><span style=\"font-size: 12pt;\">rtir de cette aventure de pieds de nez, qui me fait deviner des rencontres, des fl\u00e2neries, des amours \u00e0 venir, je m\u2019installe pendant dix ans dans l\u2019\u00e9tude de la peinture de Francis Bacon, dont j\u2019attends qu\u2019elle m\u2019apprenne tout sur la v\u00e9rit\u00e9 des corps, tout sur la cruaut\u00e9 du monde, tout sur la peau, le plus profond, selon Paul Val\u00e9ry.Mais racontons autrement ce qu\u2019il en est. Par amiti\u00e9, Bernard m\u2019embauche un week-end pour bricoler \u00e0 son domicile, histoire de m\u2019offrir un appareil photographique d\u2019occasion. Nous allons choisir ensemble un vieux Minolta, caboss\u00e9 de partout, comme moi, qui me servira pendant longtemps, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il rende l\u2019\u00e2me. Tous les dimanche matin, je quitte le foyer de bonne heure, l\u2019appareil photo en bandouli\u00e8re, direction le jardin du Luxembourg, o\u00f9 je prends quantit\u00e9 de photos, en noir et blanc, essentiellement l\u2019ombre port\u00e9e des chaises et des fauteuils mis \u00e0 la disposition du public, sur le sol poussi\u00e9reux du jardin. Je dois avoir enfoui, quelque part dans un coin de mon esprit, l\u2019imp\u00e9rieux d\u00e9sir de conna\u00eetre la l\u00e9gende de Dibutade, dont on raconte qu\u2019elle a invent\u00e9 la peinture, en dessinant le contour de l\u2019ombre port\u00e9e de son amant, venu la voir, avant de partir \u00e0 la guerre. S\u2019il faut accorder \u00e0 cette l\u00e9gende, que je lirai bien plus tard, le pouvoir de dire l\u2019origine de la peinture en associant l\u2019amour, l\u2019absence, la lumi\u00e8re, l\u2019ombre, de quel amour impossible, et originaire, je veux conserver la trace en photographiant ces ombres de chaise, je l\u2019ignore, ou ne le sait que trop, toujours est-il qu\u2019\u00e0 partir de ces photos, je r\u00e9alise des aquarelles dans un atelier th\u00e9rapeutique, <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">qui occupe la moiti\u00e9 de mes journ\u00e9es, un endroit aust\u00e8re mais commode, o\u00f9 sous le regard discret, attentif, mais incessant d\u2019une \u00e9quipe m\u00e9dicale, je dessine, je peins, je mod\u00e8le la glaise au milieu des autres fous, convaincu d\u2019\u00eatre fou moi-m\u00eame, en tout cas consid\u00e9r\u00e9 comme tel. <\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/chaises.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-261 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/chaises-300x225.jpg\" alt=\"chaises\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/chaises-300x225.jpg 300w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/chaises.jpg 640w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Car on peut dire que je suis alors travers\u00e9 par quelque chose qui ressemble tellement \u00e0 la psychose que\u2026. n\u2019insistons pas, revenons \u00e0 ces aquarelles, que je dois aussi \u00e0 la perspicacit\u00e9, \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de mon ami Bernard, qui me fait le cadeau<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\"> d\u2019une bo\u00eete, de quelques pinceaux, d\u2019un bloc de papier, \u00e0 un moment o\u00f9 j\u2019en ai vraiment besoin. Je me reconnais si bien dans ces petits travaux de fou, <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">qui figurent d\u2019inqui\u00e9tants menhirs, bleus de Prusse, verts de vessie, blancs de carrare, dress\u00e9s sur un ciel orang\u00e9, un ciel de commencement et de fin du monde, ces petites images ressemblent si bien \u00e0 ma solitude, \u00e0 mes appels au secours, \u00e0 mon envie de m\u2019en sortir, \u00e0 laquelle Jean et Bernard s\u2019efforcent de r\u00e9pondre le mieux possible, et parfois aussi \u00e0 mon envie d\u2019en finir, de devenir aussi insensible qu\u2019un rocher, avec quoi l\u2019\u00e9quipe soignante fait comme elle peut, que je me souviens alors de m\u2019\u00eatre un jour fait appeler\u00a0Rocher, pr\u00e9cis\u00e9ment, mon nom de militant dans la clandestinit\u00e9 absurde d\u2019une organisation trotskyste, <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">o\u00f9 je m&rsquo;\u00e9gare alors que je suis lyc\u00e9en.<\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0070.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-263 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0070-300x222.jpg\" alt=\"D-JGB-0070\" width=\"300\" height=\"222\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0070-300x222.jpg 300w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0070-768x568.jpg 768w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0070.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Apr\u00e8s quatre<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\"> ans de bons et loyaux services, je quitte l\u2019atelier th\u00e9rapeutique, puis le foyer, j\u2019\u00e9chappe aux institutions psychiatriques, <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">je retrouve un dom<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">icile, je renonce \u00e0 pr\u00e9parer plus longtemps une agr\u00e9gation d\u2019arts plastiques. A la question qui se pose alors de fa\u00e7on pressante, que peindre\u00a0? la r\u00e9ponse vient tout naturellement\u00a0: des portraits, mais comme je suis le mod\u00e8le le plus commode, toujours pr\u00e9sent \u00e0 moi-m\u00eam<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">e, ce seront des autoportraits. Je sors donc mon appareil photo du tiroir o\u00f9 je l\u2019ai exil\u00e9, il reprend du service, puis, tr\u00e8s vite, je le remplace par le photomaton de ma station de m\u00e9tro, plus pratique \u00e0 cause de son miroir num\u00e9rique, dont le caract\u00e8re aussi peu esth\u00e9tique que possible est plus propice \u00e0 stimuler mon imagination. C\u2019est ainsi que dans un entrep\u00f4t perdu, de la banlieue sud de Paris, une b\u00e2tisse rudime<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">ntaire, froide l\u2019hiver, chaude l\u2019\u00e9t\u00e9, mais dont je poss\u00e8de heureusement les clefs, apr\u00e8s l\u2019achat d\u2019un \u00e9trange clich\u00e9, pour ne pas d\u00e9m\u00e9riter de mes amis ni de la peinture, je commence une s\u00e9rie d\u2019autoportraits, qui se poursuit aujourd\u2019hui, qui pourrait bien ne se terminer qu\u2019avec ma mort. <\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Toutefois, il existe, quelque part dans mes archives, dans mes r\u00e9serves, toutes les preuves d\u2019une autre version de mon int\u00e9r\u00eat crois\u00e9 pour la photographie, pour la peinture, pour l\u2019autoportrait, dont je garantis \u00e9galement la v\u00e9racit\u00e9. Car si long est le chemin qui conduit de la sortie de l\u2019h\u00f4pital, o\u00f9 j\u2019ai patient\u00e9 pendant plus de quatre ans apr\u00e8s la libert\u00e9, au d\u00e9p\u00f4t-vente qui cache le fameux portrait au pied de nez, si long donc est le chemin du retour \u00e0 la raison qu\u2019il p\u00e8se sur ses p\u00e9rip\u00e9ties, sur ses tours, sur ses d\u00e9tours, tant de hasards, tant d\u2019incertitudes, qu\u2019aucun r\u00e9cit n\u2019en viendra jamais \u00e0 bout. Ce retour, pour autant qu\u2019il veuille dire quelque chose, n\u2019\u00e9tant d\u2019ailleurs jamais acquis, j\u2019en reparlerai mieux, plus, autrement, dans un autre chapitre. Pour l\u2019heure, lecteur, qui ne sait rien du langage des formes, afin que tu acc\u00e8des plus facilement \u00e0 l\u2019imaginaire d\u2019un peintre, allons ensemble faire des emplettes, chez Tati\u2026 c\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9, j\u2019ai besoin d\u2019un couvre-chef. Chez Tati, une casquette en paille d\u2019Italie \u00e0 belle visi\u00e8re pour quelques francs, et me voil\u00e0 devenu propri\u00e9taire d\u2019un couvre chef original, qui allie les plaisirs de la paille \u00e0 ceux de la balade. A Paris, courir les rues sous la paille, sous le soleil br\u00fblant de l\u2019\u00e9t\u00e9, avec au premier plan la courbure \u00e9troite de la visi\u00e8re a beaucoup d\u2019allure, se montre tr\u00e8s rafra\u00eechissant, tr\u00e8s vivifiant. On affuble le fou d\u2019une casserole sur la t\u00eate, dans les histoires dr\u00f4les, uniquement pour signifier que le fou ne va pas sans \u00eatre couvert. Je n\u2019en reste pas l\u00e0, je d\u00e9niche dans un d\u00e9p\u00f4t vente, au milieu d\u2019un lot de photographies, un clich\u00e9 ancien, de bonne qualit\u00e9, figurant une trogne de paysan vue de profil, faisant un pied de nez d\u2019une main courte, boudin\u00e9e. Son prix, d\u00e9risoire. Le rapprochement de la casquette de paille et du pied de nez me semble aller de soi. Devant l\u2019oeil rond, aveuglant par brefs instants d\u2019un photomaton, je pose coiff\u00e9 de ma casquette de paille, <a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0963.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-265 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0963-300x152.jpg\" alt=\"D-JGB-0963\" width=\"300\" height=\"152\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0963-300x152.jpg 300w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0963-768x390.jpg 768w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0963.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>faisant un pied de nez \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9, de face, des deux profils. Une femme noire, belle et bavarde, remarque ces autoportraits miniatures dans le petit casier au sortir de la machine, en est jalouse. Si la casquette finit en vacances sous les fesses d\u2019un gamin, les photos continuent de m\u2019inspirer des autoportraits au pied de nez dans tous les styles possibles, imaginables, j\u2019ai m\u00eame commenc\u00e9 une collection de chapeaux de paille, qui s\u2019accumule sous l\u2019\u00e9tabli, qui ne laisse plus de place aux outils. Pourtant cette passion cesse comme elle est venue, je porte de moins en moins souvent de chapeau. <a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-303.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-266 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-303-300x147.jpg\" alt=\"P-JGB-303\" width=\"300\" height=\"147\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-303-300x147.jpg 300w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-303-768x377.jpg 768w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-303.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><br style=\"clear: right;\" \/>Vraiment je regrette ma casquette de paille d\u2019Italie, un accessoire utile, modeste. Si Tati en vend de nouveau, je deviendrai un client assidu.Je travaille maintenant dans une usine \u00e0 Ivry, o\u00f9 se c\u00f4toient des plasticiens, des musiciens, des travailleurs immigr\u00e9s. Je peins dans un petit atelier tout en longueur, bas de plafond, tr\u00e8s inconfortable. J\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 une amie de me pr\u00eater son appareil polaro\u00efd, pour me tirer le portrait, avec la trouille au ventre de me voir tel que je suis, au naturel. Je fais donc le clown de nouveau, je joue au guignol, en me d\u00e9formant le visage d\u2019une main, en me photographiant en gros plan de l\u2019autre, une bonne vingtaine de fois. De ces photos polaro\u00efds, o\u00f9 personne ne me reconna\u00eet, il sort plus de cent dessins, aquarelles ou toiles, que je m\u00e8ne tambour batt<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">ant, dans l\u2019enthousiasme, avec \u00e9nergie, en inaugurant une technique de calque, que j\u2019ai <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\"><a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0684.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-267 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0684-212x300.jpg\" alt=\"D-JGB-0684\" width=\"212\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0684-212x300.jpg 212w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0684.jpg 566w\" sizes=\"auto, (max-width: 212px) 100vw, 212px\" \/><\/a><br style=\"clear: right;\" \/>perfectionn\u00e9e depuis. Je ne sais pas o\u00f9 je vais, je veux seulement m\u2019affranchir de Bacon, de l\u2019art brut, <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">de mon pass\u00e9 de fou, et <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">leu<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">r rester fid\u00e8le. Pour prendre de la distance, j\u2019utilise une mani\u00e8re de distance <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">inaugur\u00e9e par l\u2019art m<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">oderne, un proc\u00e9d\u00e9 stylistique qui m\u2019a toujours s\u00e9duit, rendre au dessin, \u00e0 la couleur, leur autonomie, d\u00e9caler l\u2019un par rapport \u00e0 l\u2019autre, multiplier les \u00e9carts, les rencon<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">tres, un artifice o\u00f9 Fernand L\u00e9ger est pass\u00e9 ma\u00eetre, en apportant une r\u00e9ponse efficace, originale, \u00e0 une dispute c\u00e9l\u00e8bre, le dessin, expre<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">ssion de l\u2019intelligence, oppos\u00e9 \u00e0 la couleur, expression des \u00e9motions. Je veux aussi rencontrer un gale<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">riste qui exposera mon travail, qui s\u2019int\u00e9ressera \u00e0 ma personne, un r\u00eave plus difficile \u00e0 assumer, que je m\u2019emploie aussit\u00f4t \u00e0 d\u00e9savouer, dont je suis r\u00e9veill\u00e9 aujourd\u2019hui, toutes illusions <br style=\"clear: right;\" \/>perdues, ayant renonc\u00e9 \u00e0 chercher. Je poursuis pendant des mois cette s\u00e9rie, autour des combinaisons du visage et de la main, o\u00f9 la main semble une masse rose, compacte, et le visage, barbouill\u00e9 des trois couleurs primaires, trou\u00e9 de blancs, figure un masque de clown, en pleine action. Malheureusement, quand je peins <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">le portrait de l\u2019artiste en guignol, derri\u00e8re le rire bariol\u00e9 de fa\u00e7ade, sous l\u2019humeur changeante et enjou\u00e9e de surface, malgr\u00e9 les jeux fol\u00e2tres de la couleur et du dessin, malgr\u00e9 les hasards heureux du pinceau, la folie menace comme chez un clown. Aussi, \u00e0 peine cette s\u00e9rie d\u2019autoportraits vient-elle de se terminer que je perds mes <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">limites.Je les retrouve \u00e0 la campagne, dans la solitude, quand je commence \u00e0 peindre le portrait de mes amis. En d\u00e9couvrant dans un livre d\u2019art les interpr\u00e9tations \u00e9poustouflantes que Francis Bacon a faites des autoportraits de Van Gogh, j\u2019admire la fid\u00e9lit\u00e9, l\u2019imagination, l\u2019audace de Bacon, je me souviens des visages et des paysages que Van Gogh a peint dans le midi, puis \u00e0 Auvers-sur-Oise, je me dis que ses visages et ses pa<\/span><a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0291.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-268 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0291-254x300.jpg\" alt=\"D-JGB-0291\" width=\"254\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0291-254x300.jpg 254w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/D-JGB-0291.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 254px) 100vw, 254px\" \/><\/a><span style=\"font-size: 12pt;\">ysages sont peints avec la m\u00eame touche divis\u00e9, tourbillonnante, avec les m\u00eames couleurs violentes, heurt\u00e9es, sans la moindre concession \u00e0 la joliesse, qu\u2019ils sont pris dans la m\u00eame trame d\u00e9formante, restitu\u00e9s avec la m\u00eame pr\u00e9cision hallucinatoire, qu\u2019il interpr\u00e8te les paysages avec la violence de son regard int\u00e9rieur, et les visages <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">comme s\u2019il explorait un nouveau continent. Je comprends alors comment Bacon, en s\u2019appropriant l\u2019expressionnisme de Van Gogh, sa violence, nous met les nerfs et l\u2019\u00e2me \u00e0 vif avec des m\u00e9taphores de cha<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">ir animale, de peaux malades, de faces chaotiques, de corps incendi\u00e9s, puis je rep\u00e8re chez Van Gogh une intuition r\u00e9volutionnaire, dont l\u2019importance m\u2019avait jusqu\u2019alors \u00e9chapp\u00e9. Van Gogh tend \u00e0 peindre la figure de la m\u00eame couleur que le fond, bleue sur bleu, jaune sur jaune, ver<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">te sur vert, un proc\u00e9d\u00e9 que Malevitch pr\u00e9cise quelques d\u00e9cennies plus tard en peignant un carr\u00e9 blanc sur un fond blanc. Je peins alors le portrait d\u2019un ami, aux cheveux blancs, o\u00f9 le visage, comme un paysage de neige, est \u00e0 peine signifi\u00e9 par des blancs presque purs, par des couleurs p\u00e2les pour les yeux, pour la bouche, mais dont la joue est barr\u00e9e par un violent jet de pigments dans la peinture fra\u00eeche. Tandis que j\u2019\u00e9cris, cette figure claire sur un fond tout aussi clair, balafr\u00e9e d\u2019orange vif, se tient devant moi, en \u00e9quilibre sur mon bureau d\u2019\u00e9colier, entre la disparition et l\u2019apparition.<\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><br style=\"clear: right;\" \/><\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">Le mouvement d\u2019hu<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">meur qui me pousse \u00e0 projeter du pigment dans la peinture fra\u00eeche, me procure un certain plaisir, en tout cas il me donne le <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">sentiment que j\u2019ai tout pouvoir sur mon travail, sentiment illusoire, bien s\u00fbr. Dans un geste d\u2019une grande violence, mais aussi d\u2019une grande retenue, un geste arbitraire, mais de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9, j\u2019ai bien conscience de renouer avec l\u2019imagination des hommes pr\u00e9historiques, qui ont <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">pulv\u00e9ris\u00e9 des terres color\u00e9es sur leur main, en d\u00e9posant ainsi leur empreinte sur la paroi des cavernes, sans penser \u00e0 bien ou \u00e0 mal, \u00e0 r\u00e9ussir ou \u00e0 rater, \u00e0 s\u00e9duire ou \u00e0 scandaliser. Mais il ne me suffit pas de jeter du pigment sur la toile, en la basculant brusquement d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019inclinaison fait prendre \u00e0 la couleur pure un chemin pr\u00e9visible, pour des r\u00e9sultats impr\u00e9visibles. Une fois lanc\u00e9 sur sa pente fatale, le pigment color\u00e9 se fraie un chemin comme une avalanche, en se fixant sur la peinture fra\u00eeche sans que je puisse intervenir, en laissant des parties intactes, en <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\"><a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-070.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-270 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-070-244x300.jpg\" alt=\"P-JGB-070\" width=\"244\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-070-244x300.jpg 244w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-070.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 244px) 100vw, 244px\" \/><\/a><\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">modifiant les autres, en r\u00e9v\u00e9lant les reliefs, en les effa\u00e7ant, en redessinant les traits, en remodelant le visage mieux que je n\u2019aurais jamais pu l\u2019imaginer. Le portrait acquiert alors un <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">caract\u00e8re originel, celui d\u2019une brutale apparition, aussit\u00f4t menac\u00e9e de disparition, mais il devient aussi m\u00e9taphorique, en ce sens que l\u2019oeil du spectateur s\u2019y prom\u00e8ne comme \u00e0 travers un paysage, regardant la bouche, les yeux, le nez, les oreilles, comme autant de signes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, abstraits, sous lesquels quelqu\u2019un se tient, peut-\u00eatre. Alors le portrait, devenu hasard et n\u00e9cessit\u00e9, avec ses \u00e9l\u00e9ments significatifs li\u00e9es et d\u00e9li\u00e9es, trouve naturellement son expression, sa ressemblance, sa vie propre, aux yeux du spectateur.<\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Car peindre un vaysage n\u2019est pas \u00e9viter le probl\u00e8me de la ressemblance, une affaire plus compliqu\u00e9e qu\u2019il n\u2019y para\u00eet d\u2019abord. La ressemblance, qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019identit\u00e9, ne s\u2019obtient pas au moyen d\u2019une exacte reproduction, mais par une juste mise en relation des traits du visage. Comme personne ne connait de r\u00e8gles \u00e9tablies, ni de m\u00e9thode infaillible pour donner \u00e0 un portrait la puissance suggestive qui permet de reconnaitre quelqu\u2019un, tout ce que je peux affirmer, c\u2019est que je ne portraiture que celles et ceux que j\u2019aime, d\u2019amour ou d\u2019amiti\u00e9. En proc\u00e9dant d\u2019un \u00e9lan vers mon mod\u00e8le, plus le portrait semble r\u00e9pondre \u00e0 mon \u00e9lan, plus il est ressemblant, le contraire d\u2019un travail minutieux et l\u00e9ch\u00e9, qu\u2019on signifiait autrefois par une expression, depuis longtemps pass\u00e9e de mode, c\u2019est peint avec amour. Je peins avec passion, <a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-132.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-272 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-132-176x300.jpg\" alt=\"P-JGB-132\" width=\"176\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-132-176x300.jpg 176w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-132.jpg 469w\" sizes=\"auto, (max-width: 176px) 100vw, 176px\" \/><\/a><br style=\"clear: right;\" \/>souvent dans l\u2019urgence, en me d\u00e9menant jusqu\u2019\u00e0 ne plus savoir ce que je fais. Je pose une toile sur le chevalet, je projette dessus la photo de mon mod\u00e8le au moyen d\u2019un \u00e9piscope, j\u2019esquisse les contours du visage, les yeux, le nez, la bouche, quelques rides significatives, quelques traits de ressemblance, je m\u00e8ne ma recherche aussi loin que possible en avant, brosses, couteau, craies, pastels gras, puis je pose le tableau sur le sol, o\u00f9 je lui fais subir les pires outrages\u00a0: projection de pigments, jets de t\u00e9r\u00e9benthine, grattage, balayage, lavage, en esp\u00e9rant qu\u2019il en restera quelque chose. Ensuite seulement je reprend les choses en main. J\u2019ai une bonne raison pour faire ainsi\u00a0: casser les effets faciles, supprimer les joliesses. J\u2019en ai aussi une mauvaise\u00a0: compenser mon ignorance d\u2019un m\u00e9tier traditionnel par des trouvailles techniques de mon cru.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\">Les portraits avec des parties exclues. Le rond de l\u2019\u0153il<\/span><\/p>\n<h2 style=\"font-size: 12pt; text-indent: 0mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">RETOUR \u00c0 LA RAISON<\/span><\/h2>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Assur\u00e9ment, ce diable d\u2019homme, Francis Bacon, dont je d\u00e9couvre les peintures en sortant de l\u2019h\u00f4pital, a os\u00e9 se risquer dans un lieu que j\u2019ignore, d\u2019o\u00f9 il a ramen\u00e9 des peintures qui ne ressemblent \u00e0 rien que je connaisse, et j\u2019admire qu\u2019un peintre ait su rendre aussi puissamment la v\u00e9rit\u00e9 du vis<\/span><a href=\"images\/stories\/vaysages\/P-JGB-021.jpg\" target=\"_blank\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><br style=\"clear: right;\" \/><\/span><\/a><span style=\"font-size: 12pt;\">age, la v\u00e9rit\u00e9 des corps, la cruaut\u00e9 qui s\u2019exerce parfois sur eux, leur \u00e9tonnante r\u00e9sistance. Sans du tout comprendre que l\u2019univers peint par Bacon n\u2019est pas sans rapport avec l\u2019univers <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">asilaire que je quitte, je regarde pourtant ces<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\"> figures d\u2019une violence extr\u00eame comme des images allant de soi, car j\u2019ai tourn\u00e9 en rond pendant plus de quatre ans parmi des corps ralentis, <br style=\"clear: right;\" \/>agit\u00e9s, mis \u00e0 mal par l\u2019h\u00f4pital, pendant plus de quatre ans j\u2019ai fait face \u00e0 des visages aux traits tordus par l\u2019angoisse, d\u00e9form\u00e9s par le d\u00e9lire, abrutis par l\u2019enfermement, mon propre visage marqu\u00e9 par la folie et par la peur au point de sembler labour\u00e9, comme en t\u00e9moignent les photos d\u2019identit\u00e9 prises \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mon propre corps scarifi\u00e9, abim\u00e9, gonfl\u00e9 comme un outre par la bouffe et les m\u00e9dicaments Aussi, pendant toutes ces ann\u00e9es, que ce soit le pinceau \u00e0 la main, ou avec la main <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">\u00e0 plume universitaire, \u00e0 fr\u00e9quenter ces peintures avec <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">assiduit\u00e9, \u00e0 <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">en parler dans le secret d\u2019un bureau de psychiatre, je prends de plus en plus conscie<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">nce des violences en usage dans le service <a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-021.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-273 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-021-198x300.jpg\" alt=\"P-JGB-021\" width=\"198\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-021-198x300.jpg 198w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/P-JGB-021.jpg 529w\" sizes=\"auto, (max-width: 198px) 100vw, 198px\" \/><\/a>o\u00f9 j\u2019ai pass\u00e9 plusieurs ann\u00e9es de ma vie, je peux <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">mettre sur ses horreurs les mots qui conviennent, je peux enfin consid\u00e9rer cet internement pour ce qu\u2019il \u00e9tait, un enfer ordinaire. Par diff\u00e9rentes entr\u00e9es, r\u00e9flechir au monde selon Bacon accompagne un travail difficile, exigeant, qui comporte de nombreuses rechutes, un boulot qui m\u2019occupe \u00e0 temps plein pendant plus de dix ans, gu\u00e9rir de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique.<\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">On ne pourrait pas, je ne pourrais pas moi-m\u00eame <\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">comprendre ma passion pour la peinture de Bacon, si je ne revenais pas sur la notion de hasard. Alors que je suis sorti de l\u2019h\u00f4pital, mais encore immerg\u00e9 dans la psychiatrie jusqu\u2019au cou, une psychologue me conseille de renouer avec ma famille. Je la fr\u00e9quente donc \u00e0 nouveau, je recommence \u00e0 penser \u00e0 ma juda\u00eft\u00e9, je relis Si c\u2019est un homme de Primo L\u00e9vi, puis un opucuule, Le devoir de m\u00e9moire, o\u00f9 Primo L\u00e9vi affirme qu\u2019il est revenu des camps par hasard. Il raconte comment sans la chance d\u2019une dysenterie, sans le hasard de cette maladie qui l\u2019envoie \u00e0 l\u2019infirmerie, il aurait fait partie d\u2019une marche ordonn\u00e9e par les nazis pour vider le camp d\u2019Auschwitz devant la progression des sovi\u00e9tiques, une marche si meurtri\u00e8re, qu\u2019il n\u2019en serait pas revenu. L\u2019inhumanit\u00e9 du service de psychiatrie o\u00f9 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 intern\u00e9 n\u2019\u00e9tant pas sans analogie avec l\u2019inhumanit\u00e9 d\u2019un camp de concentration, toute proportion gard\u00e9e \u00e9videmment, il m\u2019appara\u00eet qu\u2019il vaut mieux consid\u00e9rer ma sortie de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique sous l\u2019\u00e9clairage du hasard, plut\u00f4t que sous celui d\u2019une improbable am\u00e9lioration de ma sant\u00e9 mentale, parce que je peux envisager d\u2019y \u00eatre arriv\u00e9 par hasard, non parce que j\u2019y \u00e9tais d\u00e9termin\u00e9, ou<\/span><a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/p-jgb-021b.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-274 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/p-jgb-021b-222x300.jpg\" alt=\"p-jgb-021b\" width=\"222\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/p-jgb-021b-222x300.jpg 222w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/p-jgb-021b.jpg 593w\" sizes=\"auto, (max-width: 222px) 100vw, 222px\" \/><\/a><span style=\"font-size: 12pt;\"> parce que je suis maudit. Or, il se trouve que Bacon s\u2019entretient longuement avec David Sylvester, dans l\u2019Art de l\u2019Impossible, su<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">r la fa\u00e7on dont le hasard intervient dans son travail, sur la fa\u00e7on dont il apprend \u00e0 mieux le manipuler. Aussi, quelque chose se noue dans mon esprit entre le hasard selon Bacon, et selon Primo L\u00e9vi, quelque chose de mes probl\u00e8mes se d\u00e9noue autour de ce concept qui me semble si beau, si juste, si efficace, qu\u2019il m\u00e9rite d\u2019\u00eatre jet\u00e9 comme un d\u00e9, c<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">e qu\u2019il veut dire en arabe, sur le bureau de ma psychiatre, pour un avenir meilleur. Je lui parle donc de mon go\u00fbt pour la peinture de Bacon, de mes \u00e9tudes sur ses textes, de mes lectures sur le hasard, de la fa\u00e7on dont le hasard a jou\u00e9 pour moi, je r\u00e9dige m\u00eame un m\u00e9moire universitaire sur le hasard dans la peinture figurative, avec un montage de textes de Bacon, de Dubuffet, de Michaux.<\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Par ailleurs, ayant rep\u00e9r\u00e9 une filiation entre Michel-Ange et Bacon, tous les deux peintres sans \u00e9gal du nu masculin, en comparant les rapports qu\u2019ils \u00e9tablissent entre la figure et l\u2019espace je comprends comment les structures lin\u00e9aires qu\u2019on voit dans les tableaux de Bacon, dont il se sert pour mettre en valeur ses figures en les isolant, ne les contiennent pas totalement, comment elles s\u2019en \u00e9chappent par tous les bouts, comme d\u2019un espace de solitude, mais ouvert, qui g\u00e9n\u00e8re la figure autant qu\u2019il est g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par elle. Il me semble alors urgent de comprendre, par tous les moyens qui sont \u00e0 ma port\u00e9e, quels rapports j\u2019entretiens avec l\u2019espace, comment l\u2019enfermement et la promiscuit\u00e9 ont pu les modifier, ou les exacerber pendant plus de quatre ans. Car, apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es de privation de libert\u00e9, j\u2019ai surtout besoin de r\u00e9parer l\u2019espace, en remettant \u00e0 plus tard de me poser la question du temps.Par ailleurs, \u00e0 l\u2019universit\u00e9, je suis amen\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier un ouvrage qui d\u00e9cortique une partie de la rh\u00e9torique ancienne, L\u2019Art de la M\u00e9moire, dont je transpose les principes assez simples dans la peinture de Bacon, o\u00f9 les figures tortur\u00e9es, torturantes, plac\u00e9es dans des lieux ordinaires, encadrement de porte, chiottes, miroir, fauteuil, lit, deviennent les vecteurs d\u2019un discours sur l\u2019homme d\u2019une rare violence, d\u2019une rare efficacit\u00e9, lorsque les triptyques s\u2019apparentent autant aux repr\u00e9sentations des diff\u00e9rentes stations d\u2019une Passion Humaine, sans Christ ni Dieu, lorsqu\u2019ils constituent les trois actes d\u2019une trag\u00e9die du th\u00e9\u00e2tre de l\u2019absurde. Mais en v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est surtout l\u2019espace selon Bacon, qui me retient pendant toutes ces ann\u00e9es aupr\u00e8s de sa peinture, et les d\u00e9placements qui s\u2019y produisent qui me fascinent, les transferts tant au sens de la m\u00e9taphore visuelle, la chair humaine comme de la viande, le visage comme un chaos, qu\u2019au sens du cheminement vers le r\u00e9el, ou vers ma propre v\u00e9rit\u00e9. <\/span><\/p>\n<p style=\"font-size: 12pt; text-indent: 10mm; margin-left: 30px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/memoire.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-275 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/memoire-191x300.jpg\" alt=\"memoire\" width=\"191\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/memoire-191x300.jpg 191w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/memoire.jpg 509w\" sizes=\"auto, (max-width: 191px) 100vw, 191px\" \/><\/a><a href=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/nus-memoire.jpg\" target=\"_blank\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-276 size-medium\" src=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/nus-memoire-300x197.jpg\" alt=\"nus-memoire\" width=\"300\" height=\"197\" srcset=\"https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/nus-memoire-300x197.jpg 300w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/nus-memoire-768x505.jpg 768w, https:\/\/francis-berezne.net\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/nus-memoire-1024x673.jpg 1024w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><br style=\"clear: right;\" \/>Cet Art de la M\u00e9moire, tel que l\u2019antiquit\u00e9 l\u2019invente et le met au point, dont je d\u00e9couvre tout l\u2019int\u00e9r\u00eat dans l\u2019ouvrage d\u2019une historienne am\u00e9ricaine, Frances Yates, me semble une mn\u00e9motechnique visuelle si parlante, que j\u2019en fais le principe d\u2019\u00e9criture du premier texte que j\u2019\u00e9cris sur l\u2019h\u00f4pital, un court r\u00e9cit \u00e0 vis\u00e9e cathartique, qui raconte l\u2019essentiel de mon enfermement. Par chance, ce texte est publi\u00e9, illustr\u00e9 de reproductions de mes peintures, dont quatre nus peints \u00e0 l\u2019acrylique, o\u00f9 je retranscris le souvenir des corps mis \u00e0 nu par l\u2019espace asilaire, un souvenir que je veux fixer avant qu\u2019il ne s\u2019efface de ma m\u00e9moire, quatre peintures o\u00f9 transpara\u00eet l\u2019influence de Bacon. En revisitant les rapports que j\u2019entretenais avec l\u2019espace asilaire, avec l\u2019espace induit par les corps asilaires, j\u2019essaie d\u2019inventer une mani\u00e8re de repr\u00e9senter l\u2019espace, de repr\u00e9senter les corps, dans leur rapport avec le sol et avec les murs, un peu comme Bacon revisite Picasso dans les ann\u00e9es 1946 pour d\u00e9couvrir son rapport \u00e0 l\u2019espace, comment d\u00e9sormais il saura faire balancer ses figures entre le dedans et le dehors, comment il osera les inscrire dans un lieu ordinaire et sch\u00e9matique pour qu\u2019elles semblent absolument hors lieu. Lorsque le cours de ma vie s\u2019assure d\u00e9sormais tr\u00e8s loin des institutions psychiatriques, lorsque mon cerveau est suffisament purg\u00e9 du souvenir des horreurs asilaire, je laisse en friche ces quatre essais de repr\u00e9sentation du corps nu, comme un aboutissement de mes recherches d\u2019apr\u00e8s Bacon, puis je change brusquement de direction, malgr\u00e9 ou \u00e0 cause de l\u2019int\u00e9r\u00eat que me porte un galeriste, pour concentrer mes efforts sur l\u2019autoportrait et le portrait, pour me reposer la question de l\u2019art brut. Toutefois, m\u00eame si je ne veux pas m\u2019obstiner plus longtemps \u00e0 mettre mes pas dans ceux de Francis Bacon, je garde de ses portraits, et de ses autoportraits, le sentiment qu\u2019un visage est toujours aussi intelligible qu\u2019\u00e9nigmatique, je continue de lui emprunter sa mani\u00e8re de multiplier les points de vue avec les compositions en triptyque, et plus tard avec des compositions qui rassemblent de plus de vingt portraits. <\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&lsquo;ai essay\u00e9 d&rsquo;illustrer le texte ci-dessous \u00e0 partir des \u0153uvres de Francis et des documents que j&rsquo;ai trouv\u00e9s dans ses \u00ab\u00a0archives\u00a0\u00bb, un fouillis ni class\u00e9 ni dat\u00e9.\u00a0 Il y a donc sans doute des erreurs de chronologie par rapport \u00e0 un texte qui lui-m\u00eame ne comporte pas de dates. 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