{"id":561,"date":"2016-04-20T17:16:39","date_gmt":"2016-04-20T16:16:39","guid":{"rendered":"http:\/\/francis-berezne.net\/?p=561"},"modified":"2016-04-20T17:57:24","modified_gmt":"2016-04-20T16:57:24","slug":"colloque-de-la-criee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francis-berezne.net\/?p=561","title":{"rendered":"Colloque de la cri\u00e9e"},"content":{"rendered":"<h3>\u00a0(2008)<\/h3>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Finalement je suis content que Patrick Chemla m\u2019ait invit\u00e9 \u00e0 venir vous parler dans un atelier de la Cri\u00e9e, d\u2019autant plus que des psychiatres qui m\u2019ont soign\u00e9 autrefois, quand j\u2019allais tr\u00e8s mal, interviennent dans ce colloque.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">En octobre de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re j\u2019ai parl\u00e9 de mon travail de peintre pour accompagner une exposition de peintures qui a eu lieu au GEM, qui montrait des travaux d\u2019art brut et d\u2019art contemporain. J\u2019ai racont\u00e9 comment le mim\u00e9tisme et la m\u00e9taphore avait conduit ma r\u00e9flexion, agit ces travaux, et accompagn\u00e9 un retour \u00e0 la raison. J\u2019ai aussi dit comment un nombrilisme excessif m\u2019avait permis de retrouver le chemin d\u2019un narcissisme comme il faut.Je vous parlerai aujourd\u2019hui de mon travail d\u2019\u00e9crivain, et comment j\u2019ai \u00e9cris pour cesser d\u2019\u00eatre fou, comment je continue d\u2019\u00e9crire pour continuer de ne plus \u00eatre fou, ni m\u00eame \u00eatre tent\u00e9 de le devenir. Les quatre textes qui ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s \u00e0 la chambre d\u2019\u00e9chos, racontent diff\u00e9rents moments d\u2019une longue tranche de vie tourment\u00e9e par la folie, et couvrent \u00e0 peu pr\u00e8s douze ann\u00e9es d\u2019\u00e9criture, le temps de m\u2019assagir, de me gu\u00e9rir de l\u2019h\u00f4pital, de me sortir d\u2019affaire, et m\u00eame \u00e9crits en dehors des institutions psychiatriques ils r\u00e9pondent d\u2019abord \u00e0 cette urgence, \u00e0 cette n\u00e9cessit\u00e9. C\u2019est dire combien leur succession rel\u00e8ve du bricolage plut\u00f4t que d\u2019un projet litt\u00e9raire rigoureusement concert\u00e9. Mais parler d\u2019\u00e9criture m\u2019est plus difficile que parler de peinture, car j\u2019ai surtout refl\u00e9chi aux images et au regard, et \u00e7a depuis tr\u00e8s longtemps, beaucoup moins \u00e0 la nature des mots et du langage. Je vais pourtant essayer d\u2019articuler ce double mouvement qui s\u2019embo\u00eete tr\u00e8s \u00e9troitement, une vie tourment\u00e9e par la folie, et comment en l\u2019\u00e9crivant j\u2019ai travaill\u00e9 \u00e0 cesser d\u2019\u00eatre tourment\u00e9.Le plus simple est de suivre la succession de l\u2019\u00e9criture et des publications, qui ont pour moi le grand m\u00e9rite d\u2019exister, \u00e7a compte pour beaucoup dans le mieux \u00eatre que je connais. En 94, Sept ans apr\u00e8s la fin d\u2019un long internement \u00e0 Perray Vaucluse, je suis un peu raccommod\u00e9 avec la libert\u00e9, j\u2019ai enfin un endroit o\u00f9 vivre et peindre qui n\u2019est pas un lieu psychiatris\u00e9, et j\u2019ai pour la premi\u00e8re fois un projet litt\u00e9raire en t\u00eate, \u00e9crire un court r\u00e9cit, \u00e0 la deuxi\u00e8me personne, pour lutter contre la terreur d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau pi\u00e9g\u00e9 dans les lieux de la folie, une angoisse qui m\u2019habite alors \u00e0 tout instant de la journ\u00e9e, qui me tire des cris presque chaque nuit encore pendant de longues ann\u00e9es, m\u00eame quand plus tard je vis avec une amie. Pour \u00e9crire ce r\u00e9cit je choisis d\u2019utiliser le tu, plut\u00f4t que le je, d\u2019ailleurs le livre s\u2019appelle \u00ab la m\u00e9moire saisie d\u2019un tu \u00bb, car je vois dans ce tu la prise de distance n\u00e9cessaire au travail de la m\u00e9moire, et aussi l\u2019embl\u00eame de ce travail m\u00e9moriel, qui consiste \u00e0 se d\u00e9doubler en quelque sorte, mettre devant celui qu\u2019on est aujourd\u2019hui, celui qu\u2019on \u00e9tait autrefois. Le petit monologue qui suit, que j\u2019\u00e9cris dans la foul\u00e9e, Je m\u2019appelle Claudius, correspond \u00e0 un s\u00e9jour d\u2019un mois dans ce m\u00eame h\u00f4pital, le pavillon d\u2019\u00e0 cot\u00e9, \u00e0 la suite d\u2019un \u00e9v\u00e9nement plus que lamentable, quelques ann\u00e9es plus tard, en 1991, tr\u00e8s impressionnant, heureusement sans trop de cons\u00e9quences. Quoique celui qui s\u2019appelle Claudius semble tr\u00e8s fou encore et fort d\u00e9lirant, ce n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus le m\u00eame enfer pour moi, je sais les moyens d\u2019en sortir, sinon de m\u2019en sortir. Sur le plan de l\u2019\u00e9criture je me sers ce ce que j\u2019ai patiemment appris \u00e0 l\u2019universit\u00e9, o\u00f9 je suis revenu faire des \u00e9tudes de lettres modernes sur le tard, et j\u2019adopte un principe qui me semble coincider avec mon propos : inspir\u00e9 par les techniques de m\u00e9morisation de l\u2019antiquit\u00e9, je parcours en pens\u00e9e le pavillon o\u00f9 j\u2019\u00e9tais enferm\u00e9 le plus souvent \u00e0 double tour, depuis ma chambre jusqu\u2019\u00e0 la porte de sortie, en d\u00e9crivant les gens et les sc\u00e8nes plus ou moins violentes que j\u2019y ai vues et subies. Evidemment l\u2019h\u00f4pital n\u2019est pas ici consid\u00e9r\u00e9 exclusivement dans ses conditions objectives, m\u00eame si je veux aussi en t\u00e9moigner, car je ne fais pas de la sociologie, ou de la psychiatrie, mais je veux \u00eatre au plus pr\u00e8s de ma douleur et de ma nuit int\u00e9rieure. J\u2019attends de ce travail de ne plus \u00eatre obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019enfer ordinaire de l\u2019h\u00f4pital, catharsis qui a lieu pour l\u2019essentiel, d\u2019autant plus que des amis qui viennent d\u2019ouvrir une maison d\u2019\u00e9dition me propose bient\u00f4t de publier ce texte que je leur avais confi\u00e9 sans jamais penser que \u00e7a pourrait les int\u00e9resser. Il est publi\u00e9 en 99, et partir de l\u00e0, avec la confiance de mes \u00e9diteurs, je me d\u00e9cide \u00e0 continuer d\u2019\u00e9crire ma vie de fou, pour cesser pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019\u00eatre fou.En 2000, je participe b\u00e9n\u00e9volement \u00e0 un atelier de peinture dans une institution pour autiste, avec qui je peins et que j\u2019essaie de faire peindre, une exp\u00e9rience qui me r\u00e9veille, qui m\u2019am\u00e8ne \u00e0 \u00e9crire le Dit du Brut. Pour voir plus clair dans mon int\u00e9r\u00eat pour l\u2019art brut, pour r\u00e9sister aux effets tyranniques de la pens\u00e9e de Jean Dubuffet, qui pense parfois comme un sabot, pour sortir aussi de cette mani\u00e8re brute de peindre dont je me demande si elle n\u2019entretient pas ma souffrance, et qui ne correspond d\u00e9j\u00e0 plus tout \u00e0 fait \u00e0 mon humeur, je revisite par l\u2019\u00e9criture, en alternant r\u00e9cit et r\u00e9flexion th\u00e9orique, une cr\u00e9ation nomade qui commence \u00e0 s\u2019exprimer dans le contexte de la clinique de La Borde, o\u00f9 j\u2019arrive en janvier 1972, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 par la police sur la voie publique. Les dessins que je r\u00e9alise \u00e0 La Borde occupent une partie importante de mon r\u00e9cit, qui m\u00eale all\u00e8grement \u00e9poque, lieux et gens, qui s\u2019ouvre sur mes vingt ans de jeune peintre \u00e0 Lausanne, puis aussit\u00f4t plante son d\u00e9cor \u00e0 l\u2019atelier th\u00e9rapeutique de la rue d\u2019Hauteville, \u00e0 Paris, o\u00f9 je passe la moiti\u00e9 de mes journ\u00e9es de 1987 \u00e0 1993, l\u2019autre moiti\u00e9 \u00e0 l\u2019universit\u00e9, un lieu de soins o\u00f9 je r\u00e9apprends \u00e0 peindre, \u00e0 me tenir \u00e0 un travail. Dans ce petit pamphlet, que j\u2019ai voulu au service d\u2019une autre mani\u00e8re d\u2019envisager et de montrer l\u2019art brut, j\u2019essaie confus\u00e9ment de dire ce qu\u2019il en est de la peinture, du dessin, d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale des arts de se taire dans un endroit comme la rue d\u2019Hauteville, dont l\u2019ambiance est encore tr\u00e8s pr\u00e9sente dans mon esprit, un lieu o\u00f9 l\u2019on se tait plus qu\u2019autre chose, et \u00e0 La Borde o\u00f9 la parole est attendue, son av\u00e8nement privil\u00e9gi\u00e9, mais o\u00f9, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019\u00e9cris Le dit du brut, je ne suis pas all\u00e9 depuis presque trente ans, et qui occupe pourtant encore beaucoup ma pens\u00e9e. En terminant sur les travaux r\u00e9alis\u00e9s dans un entrep\u00f4t \u00e0 Villejuif que me loue un ami quand je quitte l\u2019atelier th\u00e9rapeutique, un vieux b\u00e2timent que je partage avec lui et un autre peintre jusqu\u2019en 1999, je veux me convaincre que ces ann\u00e9es de gal\u00e8re n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 du temps perdu.Tr\u00e8s content d\u2019avancer dans mon travail, avec le sentiment que ce travail d\u2019\u00e9citure ne peut que m\u2019\u00eatre b\u00e9n\u00e9fique, il arrive un moment o\u00f9 je me demande comment tout \u00e7a commence. Apr\u00e8s le dit du brut, en 2001, En allant voir du cot\u00e9 de Charcot et des monographies d\u2019hyst\u00e9riques de la Salp\u00eatri\u00e8re, consign\u00e9es dans trois volumes illustr\u00e9s de photographies magnifiques, textes et images par lesquels il m\u2019appara\u00eet qu\u2019on consid\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9poque ces folles comme des plantes \u00e0 classer, je me souviens d\u2019avoir fait moi aussi, un jour lointain de mai 197I, \u00e0 Gen\u00e8ve, chez une amie, une crise d\u2019hyst\u00e9rie, par quoi les ennuis psychiatriques ont s\u00e9rieusement commenc\u00e9. C\u2019est donc le climat d\u2019esseulement, de r\u00e9p\u00e9tition, de monomanie et le mouvement de d\u00e9raison qui conduit \u00e0 cette crise que j\u2019essaie de mettre en forme dans Singe mon herbier, avec comme attente pas tant de comprendre ou d\u2019expliquer que de me raconter et de raconter cet herbier pour conjurer la menace de la folie, une menace qui ne s\u2019est vraiment lev\u00e9 que depuis peu de temps. Par souci d\u2019efficacit\u00e9, et avec un brin de pens\u00e9e magique, je r\u00e9invente un peu ma vie. Pour donner une id\u00e9e, en r\u00e9alit\u00e9 j\u2019entreprends ma premi\u00e8re analyse \u00e0 la suite de ma crise d\u2019hyst\u00e9rie, et \u00e0 cause d\u2019elle, pas avant comme je pr\u00e9f\u00e8re l\u2019\u00e9crire, histoire de poser comme limite \u00e0 un \u00e9ventuel nouveau d\u00e9lire : il vaut mieux continuer de solliciter les bons soins de ma psychiatre, fut-elle aussi psychanalyste, plut\u00f4t que de m\u2019allonger une fois de plus sur un divan. Singe mon herbier \u00e9voque aussi les ann\u00e9es soixante huit, pour moi un moment d\u00e9r\u00e9alisant, et le retour de b\u00e2ton des ann\u00e9es 70 qui suivent ne contribuera pas \u00e0 me mettre plus en prise avec le r\u00e9el, ou disons encore plus platement, avec la r\u00e9alit\u00e9.Comme mes \u00e9diteurs trouvent Singe mon herbier un peu trop court pour \u00eatre publi\u00e9 seul, ils me demandent de l\u2019accompagner avec un autre texte. J\u2019\u00e9cris alors la vie vagabonde. Encore une fois il s\u2019agit d\u2019un r\u00e9cit v\u00e9cu, mais je ne peux probablement supporter ce qu\u2019il raconte qu\u2019en employant la troisi\u00e8me personne qui met toute la distance qu\u2019il faut pour ne plus jamais me retrouver \u00e0 la rue, ou chez les clochards, comme je me retrouve h\u00e9las en cette terrible ann\u00e9e de 1981, et comme je ne cesse depuis ce moment de le craindre jusqu\u2019\u00e0 ce que j\u2019ai enfin un v\u00e9ritable chez moi, \u00e7a arrive enfin vingt ans plus tard, une ann\u00e9e enti\u00e8re \u00e0 vivre, si l\u2019on peut appeler \u00e7a vivre, prisonnier d\u2019une peur permanente, insidieuse, p\u00e9n\u00e9trante, qui entretient ce qui reste d\u2019instinct de survie, qui \u00e9teint tout possible et r\u00e9signe en m\u00eame temps qu\u2019elle oblige \u00e0 une vigilance de tous les instants, une peur f\u00e9cale o\u00f9 s\u2019enterre l\u2019avenir. C\u2019est la mairie de Joinville le pont qui m\u2019envoie dans cet endroit \u00e9pouvantable quand je suis tenu de vider les lieux, mon squatt de l\u2019\u00eele Fanac. A peine arriv\u00e9, ne sachant plus o\u00f9 je suis, qui je suis, avec qui je suis, dans le hall du Centre Nicolas Flamel, un h\u00e9bergement de nuit pour quelque deux cent cinquante clochards situ\u00e9 rue du Ch\u00e2teau des Rentiers, Paris 13\u00b0 arrondissement, en compagnie de quelques dizaines de clochards assis comme moi sur des bancs, je vois soudain la t\u00eate de notre nouveau pr\u00e9sident de la R\u00e9publique appara\u00eetre sur l\u2019\u00e9cran de la t\u00e9l\u00e9vision, et je m\u2019en fous royalement. Ce texte s\u2019impose \u00e0 moi en 2001, juste apr\u00e8s Le dit du brut, comme une longue respiration, une n\u00e9cessaire inspiration, et trouve son origine dans le fait que j\u2019aper\u00e7ois r\u00e9guli\u00e8rement sur le quai du m\u00e9tro, station Mairie d\u2019Ivry, un de mes compagnons d\u2019alors, encore que le mot ne convienne pas vraiment, un type sec, maigre, droit comme un i, incroyablement seul et silencieux, ce type dont je dis qu\u2019il met son nez dans la pur\u00e9e de pois cass\u00e9s pour essayer de m\u2019en d\u00e9go\u00fbter, mais en vain, et qui, de toute \u00e9vidence, dort encore dans cet endroit vingt ans plus tard. Sur le plan de l\u2019\u00e9criture je suis pr\u00e9occup\u00e9 par une question th\u00e9orique de temporalit\u00e9, comment traduire \u00e0 la fois la temporalit\u00e9, et la simultan\u00e9it\u00e9 de certains \u00e9v\u00e9nements, probl\u00e8me que je me suis donn\u00e9, que j\u2019essaie de r\u00e9soudre par un emploi tout \u00e0 fait improvis\u00e9 des participes pr\u00e9sents.La vie vagabonde, titre sous lequel para\u00eet les deux textes dont je viens de parler, tombe dans un silence total. Sans me prendre pour un grand \u00e9crivain, sans \u00eatre avide de succ\u00e8s, disons que \u00e7a me laisse un peu l\u2019esprit vacant, et comme du cot\u00e9 de la peinture je suis en train de perdre mon atelier d\u2019ivry sur seine, les choses recommencent \u00e0 aller mal. Ce d\u00e9soeuvrement litt\u00e9raire et cette perte de mon atelier, font que je connais \u00e0 nouveau une p\u00e9riode diffficile, d\u2019autant que pour rem\u00e9dier \u00e0 mon d\u00e9soeuvrement je reviens par l\u2019\u00e9criture vers les ann\u00e9es qui ont suivi mon d\u00e9part pr\u00e9cipit\u00e9 de La Borde, fin 74 ou d\u00e9but 75, quand je me r\u00e9fugie, apr\u00e8s avoir err\u00e9 un an chez les uns et les autres, sur l\u2019\u00eele Fanac \u00e0 Joinville le pont. Ce r\u00e9cit plein de m\u00e9lancolie, qui raconte cinq ann\u00e9es de m\u00e9lancolie, accompagne aussi un retour de la m\u00e9lancolie, je dis m\u00e9lancolie faute de mieux, n\u2019\u00e9tant pas psychiatre, ayant tendance \u00e0 consid\u00e9rer que je ne suis pas ceci ou cela, mais un peu fou de toutes les folies \u00e0 la fois, m\u00e9lancolie, hyst\u00e9rie, schizophr\u00e9nie, obsession, parano\u00efa, et m\u00eame celles dont j\u2019ignore le nom ou qui n\u2019existent pas. Le titre, J\u2019entre enfin, peut surprendre, mais je le choisis parmi d\u2019autres propositions surtout parce que j\u2019ai enfin un vrai chez moi o\u00f9 habiter quand ce r\u00e9cit est publi\u00e9. J\u2019y raconte comment, sur l\u2019\u00eele Fanac, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de Paris, l\u2019\u00e9criture quotidienne de mes r\u00eaves contribue \u00e0 aggraver mon isolement et une situation mat\u00e9rielle et morale d\u00e9j\u00e0 bien d\u00e9grad\u00e9e. Dans Au bout du monde, un film de Wim Wenders, une petite communaut\u00e9 de scientifiques passe son temps \u00e0 regarder sur de petits \u00e9crans portatifs les r\u00eaves de leur nuits pr\u00e9c\u00e9dentes, parce qu\u2019un des leurs a d\u00e9couvert le moyen d\u2019enregistrer les r\u00eaves \u00e0 partir du cerveau et de les rendre visible, mais comme le d\u00e9codage et la vision d\u2019un r\u00eave ne fonctionne que pour celui qui l\u2019a r\u00eav\u00e9, chacun s\u2019isole dans une manie solitaire et morbide. C\u2019est un peu ce qui m\u2019arrive pendant cinq ans. J\u2019ach\u00e8ve d\u2019\u00e9crire ce texte en 2003, et j\u2019en donne une lecture \u00e0 mes proches, \u00e0 mes amis. Si j\u2019ai tout de suite pens\u00e9 ce texte avec des illustrations, elles ne viendront qu\u2019en 2006, trois ans plus tard, au moment de sa publication.Tr\u00e8s peu de temps apr\u00e8s, je recommence \u00e0 perdre la t\u00eate, pas aussi gravement qu\u2019autrefois, mais enfin je d\u00e9lire, je m\u2019angoisse, et les choses vont si mal que je vais m\u2019installer en Normandie, parce que mon amie, malgr\u00e9 sa crainte de me laisser seul avec mes d\u00e9mons, pense que je serai quand m\u00eame mieux \u00e0 la campagne. Et en effet, mes id\u00e9es se remettent peu \u00e0 peu en place, parce que je suis chez moi, parce que je peins, et parce que j\u2019\u00e9cris quotidiennement. Aucun des textes que j\u2019ai \u00e9cris en Normandie n\u2019ont encore \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s, pourtant je vais me permettre de vous en parler car, tr\u00e8s diff\u00e9rents les uns des autres, ils t\u00e9moignent d\u2019une \u00e9criture presque exclusivement dirig\u00e9e contre mon d\u00e9lire et mon angoisse au moment o\u00f9 ils se montrent de nouveau actifs, ou mena\u00e7ants, disons entre 2003 et 2005. Ils ne sont pas exemplaires d\u2019une m\u00e9thode th\u00e9rapeutique, ils donnent seulement \u00e0 lire comment j\u2019essaye de r\u00e9sister de fa\u00e7on d\u00e9cisive \u00e0 la fascination de la folie, au moment o\u00f9 j\u2019en ai les moyens, ceux qu\u2019on me donne, et ceux que j\u2019ai acquis.\u00a0 Donc, En hiver 2003, je m\u2019installe en Normandie, au plus profond de la m\u00e9lancolie, mais d\u2019\u00eatre chez moi contribue grandement \u00e0 m\u2019apaiser, sans plus d\u2019intervention psychiatrique qu\u2019un bon neuroleptique au coucher, un r\u00e9gime de croisi\u00e8re qui a fait ses preuves, et une consultation par mois chez ma psychiatre qui me suit alors depuis bient\u00f4t quinze ans. D\u2019\u00e9crire tous les jours \u00e9puise mes id\u00e9es folles, en particulier des fragments d\u00e9cousus o\u00f9 j\u2019\u00e9num\u00e8re les petits et les grands plaisirs avec lesquels et par lesquels je reconquiers peu \u00e0 peu la libert\u00e9 d\u2019esprit, retrouve une forme d\u2019\u00e9lan vital, que j\u2019appellerai faute de mieux, joie tragique, et le go\u00fbt de vivre. J\u2019attends de ce travail qu\u2019il consolide durablement, mais je ne jure de rien, le mieux \u00eatre que je connais d\u00e8s mon arriv\u00e9 en Normandie. En de tr\u00e8s courts chapitres je lutte contre l\u2019ivresse qui me saoule d\u00e8s le r\u00e9veil, nourrie tout le jour par la d\u00e9licieuse sensation qu\u2019on ne me jettera plus \u00e0 la rue, par la r\u00e9alisation de mes travaux quotidiens, peinture et \u00e9criture, par les plaisirs de la campagne, et le spectacle de la mer.Puis dans la p\u00e9riode qui suit mon installation en Normandie, quand les choses sont encore fragiles, quand je connais des hauts et des bas dans le mouvement qui me ram\u00e8ne \u00e0 la raison, j\u2019encha\u00eene texte sur texte. En m\u00eame temps que je consigne le bonheur d\u2019\u00eatre chez moi qui s\u2019amplifie d\u2019avoir au tout dernier moment \u00e9vit\u00e9 une hospitalisation ( ce n\u2019est pas difficile ni tr\u00e8s surprenant, car aujourd\u2019hui la politique officielle consiste \u00e0 renvoyer les fous dans la rue ou \u00e0 les mettre en prison ), j\u2019\u00e9cris mes id\u00e9es d\u00e9lirantes des mois pr\u00e9c\u00e9dents, parce que je trouve \u00e7a int\u00e9ressant, parce que c\u2019est pour moi une bonne fa\u00e7on de ne plus en souffrir. Je note en quelques mots le contenu de mon d\u00e9lire tel qu\u2019il me revient en m\u00e9moire, puis dans un texte plus ou moins romanc\u00e9 \u00e0 partir de ces notes, je fais le pari qu\u2019en racontant comment je vois les autres quand je perds la t\u00eate, je comprendrai \u00e0 quoi ressemblent de nouveau ma douleur et ma nuit int\u00e9rieure, alors que je suis pourtant libre de mes mouvements, chez moi et \u00e0 la campagne. Cette d\u00e9marche m\u2019est sugg\u00e9r\u00e9e par un peintre que je sais, qui intitule autoportrait tout \u00e0 fait autre chose. Ce que je regarde, signifie-t-il, habite mon esprit, construit ma personne, donc en le donnant \u00e0 voir, je me donne \u00e0 voir. Je ne sais trop quoi penser d\u2019un proc\u00e9d\u00e9 de ce genre, mais ce qui me para\u00eet sans int\u00e9r\u00eat pour la peinture me semble, appliqu\u00e9 \u00e0 la litt\u00e9rature, une optique mentale tout \u00e0 fait pertinente, qui tient de la lanterne magique et de la chambre noire, dont je m\u2019inspire pour donner un contour \u00e0 mes id\u00e9es d\u00e9lirantes, pour les d\u00e9samorcer et les rendre inoffensives.Et puis quand ca d\u00e9rape \u00e0 nouveau, je ne me souviens pas des circonstances pr\u00e9cises, disons que c\u2019est un creux de la vague qui me ram\u00e8ne sur la terre ferme, je d\u00e9cide d\u2019aller au devant du danger. Lors d\u2019une f\u00eate organis\u00e9e par la chambre d\u2019\u00e9chos, mai 2005, pour saluer les derni\u00e8res publications, j\u2019aper\u00e7ois Gilles Deleuze en train de boire un verre. Je quitte la f\u00eate en courant, terroris\u00e9, sachant bien qu\u2019il est mort. Un des aspects de ma folie d\u2019alors, celle dont je suis pr\u00e9cis\u00e9ment en train de sortir, c\u2019est de voir des morts partout, dans la rue, dans le m\u00e9tro, familiers ou c\u00e9l\u00e8bres. Aussi quand je sens que \u00e7a prend \u00e0 nouveau une allure inqui\u00e9tante, plut\u00f4t que d\u2019\u00e9lever une barricade, j\u2019essaie de n\u00e9gocier avec ce qui menace. En partant de cet \u00e9pisode exemplaire \u00e0 mes yeux, et c\u2019est assez bien vu car je d\u00e9couvre ensuite que Deleuze au d\u00e9but de son ab\u00e9c\u00e9daire explique qu\u2019il parle apr\u00e8s sa mort, je me mets dans la peau d\u2019un philosophe qui survivrait \u00e0 son suicide, qui parlerait effectivement apr\u00e8s sa mort, j\u2019explore ma relation \u00e0 la mort en vagabondant plume \u00e0 la main. Je pr\u00e9sume qu\u2019ainsi ma f\u00e2cheuse tendance \u00e0 rencontrer des morts ne reviendra plus, et qu\u2019en allant voir du cot\u00e9 du corps morcel\u00e9 ne reviendra plus la mauvaise habitude de fuir dans de mis\u00e9rables tentatives de suicide, dont je ne suis m\u00eame pas dupe.Enfin, comme me l\u2019a dit un jour ma psychiatre, \u00e9crire, n\u2019est-ce pas, c\u2019est une douce mani\u00e8re d\u2019halluciner. Ca donne une lecture de Deleuze qui prend avec sa philosophie que je suis tr\u00e8s loin de comprendre, n\u2019\u00e9tant pas philosophe, la plus grande libert\u00e9, n\u2019en retenant que des aspects anecdotiques, et avec l\u2019homme que je n\u2019ai pas fr\u00e9quent\u00e9, le ton le plus familier, quitte \u00e0 \u00e9crire beaucoup d\u2019\u00e2neries. Pour vous donner une id\u00e9e plus pr\u00e9cise, en voici le d\u00e9but. Je vous le lis parce qu\u2019il indique, me semble-t-il, comment tr\u00e8s intuitivement, mais corrections apr\u00e8s corrections, en remettant mon ouvrage cent fois sur le m\u00e9tier, j\u2019essaye de donner une distance et une coh\u00e9rence, m\u00eame absurde, \u00e0 mon d\u00e9lire, une lisibilit\u00e9, pour le d\u00e9samorcer en quelque sorte. Le titre est : je parle apr\u00e8s ma mort.\u2026au chapitre des mondanit\u00e9sAlors les os, les os de mon cr\u00e2ne pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e0 ce moment pr\u00e9cis\u00e9ment mon cr\u00e2ne ne craque pas de fa\u00e7on sinistre, ne comprime pas douloureusement mon cerveau, ne se d\u00e9forme pas non plus, mais au contraire pousse sa force au dehors, sans changer de volume tend joyeusement la peau des joues comme celle d\u2019un tambour, bombe le front, tire et gonfle les tempes, accentue la galoche du menton, d\u00e9plie les rides, exorbite les yeux, \u00e0 peine bien s\u00fbr, d\u2019une mani\u00e8re invisible, mais tr\u00e8s sensible, comme si quelque chose qui vient de l\u00e0 m\u2019obligeait \u00e0 mieux consid\u00e9rer l\u2019extraordinaire v\u00e9racit\u00e9 du moment pr\u00e9sent. Les vivants qui n\u2019ont jamais connu la mort, c\u2019est le cas du plus grand nombre, partagent quelque chose de cette sensation quand ils ont mal au cr\u00e2ne, mais c\u2019est sans commune mesure avec ce qui m\u2019arrive lorsqu\u2019un f\u00e2cheux, la plupart du temps un fou ou une folle qui ne croient plus \u00e0 la mort, voient clairement qui je suis. L\u2019autre soir, en sortant du th\u00e9\u00e2tre, je suis mont\u00e9 dans la navette qui m\u00e8ne au centre ville, et je me suis assis en face d\u2019un jeune homme que j\u2019avais remarqu\u00e9 pendant l\u2019entracte, parce qu\u2019il marchait de long en large dans une \u00e9trange agitation. Il se tenait maintenant immobile tout de travers sur la banquette devant moi, les yeux hagards dans un visage creus\u00e9 par l\u2019angoisse, et je le devinais tortur\u00e9 par un secret, banal sans doute, insupportable s\u00fbrement, une honte qu\u2019il n\u2019osait dire \u00e0 personne, \u00e0 propos du sexe, ou de ses origines, ou de ses revenus. Il m\u2019a \u00e9mu, car loin de montrer la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 du grand caboss\u00e9 que je suis devenu, qui assume pleinement sa d\u00e9figuration, il s\u2019effor\u00e7ait de la pr\u00e9venir, \u00e9carquillant d\u00e9mesur\u00e9ment les yeux, contractant les coins de sa bouche, fron\u00e7ant le nez, grin\u00e7ant des dents, grima\u00e7ant de partout. Pour d\u00e9nouer son malaise, par curiosit\u00e9 aussi, j\u2019ai engag\u00e9 la conversation sur le spectacle auquel nous venions d\u2019assister. A mes critiques, cette pi\u00e8ce m\u2019ayant passablement ennuy\u00e9, il r\u00e9pondit sans faire de mani\u00e8res, mais avec une retenue et une prudence extr\u00eames, qu\u2019il l\u2019avait beaucoup aim\u00e9, ayant trouv\u00e9 infiniment plaisant de n\u2019avoir rien compris \u00e0 cette horrible trag\u00e9die, car elle avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e en anglais, qu\u2019il ignorait de bout en bout, mais comme sa mise en sc\u00e8ne laissait voir qu\u2019elle racontait des \u00e9v\u00e9nements d\u2019une violence insens\u00e9e, d\u2019une sauvagerie sans nom, d\u2019une terreur inouie, il n\u2019aurait pas moins ni mieux compris si les acteurs avaient jou\u00e9 en chinois, ou en allemand. \u00c0 sa fa\u00e7on de prononcer a-lle-mand en d\u00e9tachant bien les syllabes, comme si ce mot l\u2019e\u00fbt tenu en respect, et en \u00e9chec, et \u00e0 cause d\u2019un bref affolement qui est pass\u00e9 comme un fant\u00f4me dans son regard, j\u2019ai aussit\u00f4t pens\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait juif, un de ces jeunes juifs n\u00e9s apr\u00e8s la guerre qui ne veulent plus rien savoir des noms. Pour le r\u00e9veiller, par d\u00e9fi, par politesse, je me suis pr\u00e9sent\u00e9 spontan\u00e9ment par mon nom, mon vrai nom, mon nom de philosophe, celui que je portais autrefois sans probl\u00e8mes, avant de basculer dans le vide, dont j\u2019aurais cru d\u00e9m\u00e9riter si j\u2019en avais us\u00e9 autrement.Pour finir je voudrais dire qu\u2019il y a de magnifiques \u00e9crivains de la folie, qu\u2019il y a des textes majeurs sur le devenir fou, mais je ne connais pas de grands textes sur le processus qui conduit \u00e0 la gu\u00e9rison, ou en tout cas \u00e0 se sentir bien dans sa peau et dans sa t\u00eate apr\u00e8s avoir connu les tourments du d\u00e9lire et de l\u2019angoisse. A part les recettes de cuisine du genre, comment gu\u00e9rir de sa d\u00e9pression en vingt le\u00e7ons, personne que je sache n\u2019a \u00e9crit un monument litt\u00e9raire sur comment j\u2019ai cess\u00e9 d\u2019\u00eatre fou. Ce n\u2019est pas tant l\u2019empathie tr\u00e8s commune pour ceux qui souffrent qui expliquerait cette lacune, mais en retrouvant la raison on renoue du m\u00eame coup avec quelque chose de la normalit\u00e9, voire de la connerie ordinaire, laquelle n\u2019aide toujours pas \u00e0 comprendre les m\u00e9canismes de l\u2019esprit.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0(2008) Finalement je suis content que Patrick Chemla m\u2019ait invit\u00e9 \u00e0 venir vous parler dans un atelier de la Cri\u00e9e, d\u2019autant plus que des psychiatres qui m\u2019ont soign\u00e9 autrefois, quand j\u2019allais tr\u00e8s mal, interviennent dans ce colloque. 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