{"id":563,"date":"2016-04-20T17:18:22","date_gmt":"2016-04-20T16:18:22","guid":{"rendered":"http:\/\/francis-berezne.net\/?p=563"},"modified":"2018-12-05T19:39:55","modified_gmt":"2018-12-05T18:39:55","slug":"sur-la-psychiatrie-institutionnelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francis-berezne.net\/?p=563","title":{"rendered":"Sur la psychiatrie institutionnelle"},"content":{"rendered":"<h3>Intervention sur la psychoth\u00e9rapie institutionnelle (7 f\u00e9vrier 2008)<br \/>\n1971-1994, dans les lieux de la folie<\/h3>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Mathieu Bellahsen m\u2019a invit\u00e9 \u00e0 venir vous parler de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle. Je vais le faire en tant que consommateur. J\u2019ai fr\u00e9quent\u00e9 deux endroits o\u00f9 elle se pratique, la clinique de La Borde par deux fois au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante dix, et le foyer Capitant \u00e0 Paris de 91 \u00e0 94. Je vous parlerai aussi d\u2019un atelier th\u00e9rapeutique \u00e0 Paris, qui reste pour moi une \u00e9tape importante. Au cours de l\u2019\u00e9criture de ce petit expos\u00e9, il m\u2019est venu une formule empes\u00e9e, un peu solennelle, mais bon je vous la livre \u00e0 peu pr\u00e8s telle qu\u2019elle s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 mon esprit : La Borde et la psychoth\u00e9rapie institutionnelle ne m\u2019ont pas gu\u00e9ri du courage de vivre.Vous comprendrez que je ne pr\u00e9tends pas \u00e0 l\u2019exactitude en \u00e9voquant apr\u00e8s trente ans d\u2019absence \u00e0 quoi ressemblait La Borde, en particulier les ateliers. Ca rel\u00e8ve du fantasme, je dis fantasme, faute de mieux. J\u2019arrive en janvier 72, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 sur la voie publique, enferm\u00e9 dans une cellule pendant une quinzaine de jours, cure de sommeil ou un machin de ce genre, et apr\u00e8s un mois de placement d\u2019office \u00e0 Sainte Anne, dans l\u2019attente d\u2019une place libre \u00e0 La Borde. J\u2019insiste pour y aller, car je connais la clinique de r\u00e9putation, et j\u2019ai vu sur une sc\u00e8ne parisienne un spectacle jou\u00e9 par ses pensionnaires qui m\u2019a beaucoup \u00e9mu. J\u2019esp\u00e8re donc qu\u2019on m\u2019y soignera mieux que dans un service traditionnel, mais surtout je suis s\u00fbr que je n\u2019y serai pas enferm\u00e9. Ca va plut\u00f4t mal quand j\u2019arrive. Il n\u2019y a pas grand chose \u00e0 faire dans un premier temps qu\u2019une s\u00e9rie d\u2019\u00e9lectrochocs. D\u00e8s que \u00e7a va mieux, je me dirige vers la salle de spectacle, car m\u00eame si je viens de d\u00e9missionner d\u2019un poste d\u2019enseignant aux Beaux Arts de Paris, les premiers jours \u00e0 La Borde on me met en vacances de mes soucis professionnels, et je m\u2019int\u00e9resse au th\u00e9\u00e2tre. Je n\u2019ai gu\u00e8re de souvenirs de ce premier s\u00e9jour de quatre cinq mois, sinon des images, des sensations, rien de bien pr\u00e9cis. Tellement peu pr\u00e9cis que je me demande encore si j\u2019ai fabriqu\u00e9 ces esp\u00e8ces d\u2019\u00e9tranges et famili\u00e8res poup\u00e9es en bas nylon bourr\u00e9s de coton hydrophylle, que j\u2019ai aper\u00e7ues un jour dans un mus\u00e9e d\u2019art brut. Il y a certains \u00e9tats, psychoth\u00e9rapie institutionnelle ou pas, qui sont marqu\u00e9s d\u2019une grande confusion, d\u2019une grande incertitude, laquelle peut nourrir apr\u00e8s coup un d\u00e9lire plus ou moins intense, psychoth\u00e9rapie institutionnelle ou pas. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Certes, \u00e0 La Borde mon d\u00e9lire s\u2019apaise gr\u00e2ce aux activit\u00e9s et aux ateliers, aux entretiens et aux soins, mais la source de mon d\u00e9lire n\u2019est pas \u00e9puis\u00e9e, loin de l\u00e0. \u00a0J\u2019ai beaucoup plus de souvenirs de mon deuxi\u00e8me s\u00e9jour en 73, pareil, quatre cinq mois de suite, apr\u00e8s une rechute assez s\u00e9v\u00e8re. Mon activit\u00e9 tourne encore autour du th\u00e9\u00e2tre, mais aussi de l\u2019\u00e9criture. Nous cr\u00e9ons de fa\u00e7on collective un spectacle de grandes marionnettes inspir\u00e9es du Bread et Puppet Theater, une troupe \u00e0 la mode dans les ann\u00e9es 68. Nous \u00e9crivons un spectacle sur ceux qui parlent et ceux qui se taisent, nous fabriquons des masques et des costumes sous lesquels nous nous dissimulons en incarnant des animaux. Nous jouons notre spectacle \u00e0 La Borde devant un public Labordien. Je dis nous, et \u00e7a m\u00e9rite qu\u2019on s\u2019y arr\u00eate un instant. J\u2019ai du mal \u00e0 pr\u00e9ciser, c\u2019est tellement loin, mais le collectif me permet de ne pas \u00eatre un mouton dans un troupeau, il me donne \u00e0 nouveau le sentiment d\u2019\u00eatre quelqu\u2019un. Et puis, j\u2019ai des histoires d\u2019amour qui se prolongent \u00e0 Paris, que l\u2019institution voit plus ou moins favorablement, selon la tournure qu\u2019elles prennent. Toujours est-il que ces activit\u00e9s, qui ne sont pas pour moi d\u2019ergoth\u00e9rapie, s\u2019inscrivent dans un tissu de relations diverses, m\u00e9dicales, psychoth\u00e9rapiques, intellectuelles, artistiques, amoureuses.Donc th\u00e9\u00e2tre, marionnettes, spectacle, mais surtout \u00e9criture dans le journal, La Borde Eclair. Apr\u00e8s 68, dans cette p\u00e9riode de retour de b\u00e2ton, La Borde comme le reste de la France conna\u00eet une grande effervescence. On vient de publier l\u2019Anti-Oedipe, on me le pr\u00eate, et je le lis. Je me souviens encore de l\u2019atmosph\u00e8re de pol\u00e9mique qui r\u00e8gne \u00e0 La Borde autour de ce bouquin. Il arrive qu\u2019on me demande au d\u00e9tour d\u2019une conversation de quel c\u00f4t\u00e9 je me situe, avec Jean Oury, avec ses auteurs F\u00e9lix Guattari et Gilles Deleuze, ou avec la troisi\u00e8me tendance, Jean Claude Pollack et Danielle Sivadon, qui s\u2019occupent de moi. Tout \u00e7a me permet de naviguer entre les uns et les autres, de profiter des avantages, de subir les inconv\u00e9nients qui vont avec. Comme avantage, les id\u00e9es qui circulent tous azimuths m\u2019am\u00e8nent \u00e0 \u00e9crire des petits textes qui paraissent dans le journal. Je ne suis plus pensionnaire \u00e0 plein temps, je reviens chaque week-end, pendant un an, sous pr\u00e9texte d\u2019animer un atelier de marionnettes, puis de mosa\u00efques, mon voyage en train pay\u00e9 par le club, et m\u00eame plus. En r\u00e9alit\u00e9, je n\u2019anime pas grand chose. Il arrive qu\u2019on vienne me rejoindre dans la serre pour confectionner des marionnettes, mais le plus souvent je m\u2019y occupe seul. Quand je reviens pour la premi\u00e8re fois \u00e0 La Borde apr\u00e8s une absence de plus de trente ans, parmi d\u2019autres raisons de ce retour, il y a l\u2019envie de me retrouver seul dans la serre pendant un moment.Dans la serre, on tire le journal sur une vieille ron\u00e9o, journal qui mobilise aussi une bonne partie de mon temps \u00e0 Paris, car je pr\u00e9pare \u00e0 mon domicile d\u2019alors, un appartement que je partage avec des copains, le petit r\u00e9cit qui sera ensuite imprim\u00e9 dans les colonnes de La Borde Eclair. Je suis tr\u00e8s content d\u2019\u00e9crire, d\u2019\u00eatre publi\u00e9, d\u2019\u00eatre lu, j\u2019attends le week-end avec impatience. C\u2019est \u00e0 La Borde que je commence \u00e0 devenir \u00e9crivain, pour autant qu\u2019on puisse me dire \u00e9crivain. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Donc je viens \u00e0 La Borde, avec des hauts et des bas. Un week-end apr\u00e8s l\u2019autre, une observation apr\u00e8s l\u2019autre, je finis par me former une opinion sur la clinique, opinion nourrie de lectures glan\u00e9es par \u00e7i par l\u00e0, Foucault, Deleuze, Guattari, les antipsychiatres. Je me lie d\u2019amiti\u00e9 avec des gens du CERFI qui pr\u00e9parent une \u00e9tude sur la Borde que la revue Recherches publiera en 76. J\u2019\u00e9coute, je regarde, je circule, je rencontre, j\u2019interroge, et je manifeste comme je le peux ma r\u00e9volte contre les \u00e9lectrochocs, qu\u2019on ne me fait plus trop d\u2019ailleurs, et d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale contre le pouvoir m\u00e9dical dans lequel je crois voir une manifestation de la loi institutionnelle. Je me figure que lorsque l\u2019institution se sent menac\u00e9e, le plus souvent par un pensionnaire, elle s\u2019en remet \u00e0 la mani\u00e8re forte, impression toute subjective mais qui me poursuivra pendant longtemps, qui m\u2019emp\u00eachera de revenir \u00e0 La Borde quand \u00e7a aurait mieux valu. Cette forme de r\u00e9sistance \u00e0 la psychiatrie est en partie \u00e0 mettre au compte de ma fascination pour Guattari et pour ses amis et dans une certaine mesure pour leurs th\u00e9ories, ou du moins ce que j\u2019en comprends \u00e0 l\u2019\u00e9poque, car on ne peut pas les confondre avec celles de l\u2019antipsychiatrie.Aussi lorsqu\u2019on m\u2019interne \u00e0 Perray Vaucluse en 82, dans un service muscl\u00e9, je renonce \u00e0 revenir \u00e0 La Borde. Paradoxalement, je pr\u00e9f\u00e8re me morfondre, c\u2019est un euph\u00e9misme au regard du r\u00e9gime que les fous y endurent, quatre ans et demi durant, dans un pavillon le plus souvent ferm\u00e9 \u00e0 double tour.La crainte du m\u00e9dical et des \u00e9lectrochocs n\u2019est pas la seule cause de mon refus farouche de revenir \u00e0 La Borde. En r\u00e9alit\u00e9, je n\u2019y reviens pas car les amis que je m\u2019y suis fait parmi les pensionnaires mais surtout parmi les soignants n\u2019y vont plus. Il s\u2019agit de pensionnaires qui naviguent \u00e0 Paris dans d\u2019autres circuits que les miens, et de moniteurs qui font partie du CERFI, mais qui n\u2019y travaillent plus. Ils sont plus ou moins de ceux que Jean Oury appelle les barbares.Je n\u2019y reviens pas aussi \u00e0 cause d\u2019une certaine honte que j\u2019\u00e9prouve au sujet d\u2019une sculpture que j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9e sur le territoire de la clinique. Un mur model\u00e9 en b\u00e9ton, avec un banc recouvert de mosa\u00efque \u00e0 la mani\u00e8re de Gaudi. Il y est toujours, parsem\u00e9 de quelques morceaux de vaisselles cass\u00e9es, et maintenant peint de belles couleurs vives. En fait, ce n\u2019est pas si mal que \u00e7a, mais il m\u2019a sembl\u00e9 pendant longtemps, et de loin, que j\u2019avais laiss\u00e9 une horreur derri\u00e8re moi. D\u2019autant plus que j\u2019avais tent\u00e9 d\u2019organiser un atelier de mosa\u00efque \u00e0 cette occasion, mais sans succ\u00e8s. Je me souviens encore de Jean Oury se f\u00e2chant parce que je faisais un bruit d\u2019enfer pour sceller des fers \u00e0 b\u00e9ton, et me faisant remarquer que j\u2019\u00e9tais dans un lieu de soin, pas sur un chantier. Je n\u2019y reviens pas aussi car il me semble que revenir sur mes pas serait la pire des lachet\u00e9s. Entre les murs d\u2019un pavillon ferm\u00e9, je pense \u00e0 La Borde comme \u00e0 un endroit horrible et magnifique, et du fin fond de mon lit d\u2019h\u00f4pital je me dis qu\u2019on m\u2019a tromp\u00e9 l\u00e0-bas comme il n\u2019\u00e9tait pas permis de le faire, en me laissant entendre que j\u2019avais du talent, mais qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 on se foutait royalement de mes pr\u00e9tentions. Tout se passe comme si les talents que j\u2019y avais manifest\u00e9 ne s\u2019articulaient plus \u00e0 rien en dehors de la clinique. En m\u2019investissant beaucoup dans la vie de La Borde, j\u2019en attendais beaucoup en retour, et surtout ce qu\u2019elle ne pouvait pas me donner.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Donc, voil\u00e0, d\u00e9part de La Borde en 74, en catastrophe, pour y revenir plus de trente ans apr\u00e8s, en visite. Disons que le fait de revenir \u00e0 La Borde accompli un processus de retour \u00e0 la raison qui a vraiment commenc\u00e9 il y a quelque vingt ans, en 87, quand je sors enfin de Perray Vaucluse. J\u2019ai pris des kilos, j\u2019ai peur de tout, je ne dis plus rien. Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que je suis quasiment mutique, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 connu \u00e7a durant mes ann\u00e9es d\u2019errance et de clochardise, mais cette fois-ci, apr\u00e8s quatre ans et demi d\u2019enfermement et de violences sous pr\u00e9texte de soins, c\u2019est plut\u00f4t pire qu\u2019avant. Enfin l\u2019ordinaire de l\u2019h\u00f4pital sp\u00e9cialis\u00e9, on peut raisonnablement le dire meilleur que celui de la prison ou de la rue qui sont aujourd\u2019hui le triste lot de nombreux psychotiques. Mais pour mon usage personnel, et parce qu\u2019aujourd\u2019hui je suis sorti d\u2019affaire, je n\u2019arrive pas vraiment \u00e0 regretter l\u2019h\u00f4pital forteresse. Je ne regrette pas non plus nombre de courts s\u00e9jours que j\u2019ai fait entre 87 et 94, car tout d\u00e9pend des gens qui vous soignent, dans quel esprit ils le font. Avant d\u2019habiter \u00e0 Capitant, foyer o\u00f9 se pratique la psychoth\u00e9rapie institutionnelle, j\u2019ai pass\u00e9 quatre ans dans un foyer du 13\u00b0 arrondissement. Le principal b\u00e9n\u00e9fice de cette r\u00e9sidence, c\u2019est que d\u00e8s mon arriv\u00e9e on m\u2019invite \u00e0 souscrire un plan \u00e9pargne logement qui me permettra d\u2019\u00e9conomiser assez d\u2019argent pour m\u2019acheter en 93 une petite maison en Normandie. Pour le reste, dans cet endroit aust\u00e8re, je me tiens \u00e0 carreau, un net progr\u00e8s par rapport \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, o\u00f9 je filais doux sous la menace des thermom\u00e8tres, des piq\u00fbres et des cellules d\u2019isolement, attach\u00e9 sur un lit en cas de passage \u00e0 l\u2019acte.Je partage la journ\u00e9e entre l\u2019atelier th\u00e9rapeutique et l\u2019universit\u00e9 o\u00f9 j\u2019ai repris des \u00e9tudes de lettres. \u00c0 l\u2019atelier th\u00e9rapeutique, il ne s\u2019agit pas de psychoth\u00e9rapie institutionnelle, mais je dessine, je peins en toute libert\u00e9, on me fiche une paix royale. Bien s\u00fbr, \u00e7a cause peu, nous n\u2019avons pas beaucoup de responsabilit\u00e9s, nous sommes associ\u00e9s aux d\u00e9cisions qui concernent les sorties et les activit\u00e9s. dans des r\u00e9unions soignants-soign\u00e9s. Pour vous donner une id\u00e9e de l\u2019ambiance, dans le labo photo je suis accompagn\u00e9 par une \u00e9ducatrice sympathique qui s\u2019en va un jour, et je m\u2019\u00e9nerve quand un \u00e9ducateur que je n\u2019aime pas insiste pour me conseiller, en r\u00e9alit\u00e9 me surveiller, vous comprenez, des fois que je boive le r\u00e9v\u00e9lateur, on ne sait jamais. Pour \u00eatre juste, j\u2019obtiens ce que je veux, je peux continuer \u00e0 tirer mes photos sans qu\u2019il vienne me d\u00e9ranger. On y cr\u00e9e de belles choses, un \u00e9ducateur dessine parmi nous, certains peignent, \u00e9crivent, dessinent, mod\u00e8lent, \u00e9maillent des c\u00e9ramiques. Il y a un four, nous nous entendons bien, nous \u00e9crivons, jouons et tournons une petite fiction en super 8 sous la houlette d\u2019un psychologue, un court-m\u00e9trage que nous pr\u00e9sentons dans le cadre d\u2019une grande manifestation artistique \u00e0 Rouen. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Dans cet atelier th\u00e9rapeuthique je r\u00e9apprends \u00e0 travailler, mais ces ann\u00e9es sont assez d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es, d\u00e9sesp\u00e9rantes. Certes je ne suis plus enferm\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, je m\u2019en r\u00e9jouis, mais j\u2019ai le sentiment que rien n\u2019avance, que mes efforts ne me m\u00e8nent \u00e0 rien, que je me trouve dans une impasse. Je ne cesse de me r\u00e9p\u00e9ter \u00ab masse de documentation partielle \u00bb, une fois pass\u00e9e la porte du foyer, \u00ab je travaille, je travaille \u00bb quand je peins ou dessine \u00e0 l\u2019atelier th\u00e9rapeutique, et \u00ab \u00e7a marche, \u00e7a marche \u00bb dans la rue ou \u00e0 l\u2019universit\u00e9, \u00e0 longueur de journ\u00e9e. Ca manque vraiment de respiration, de r\u00e9flexion, de distance, de point de vue, mais il faut du temps pour dig\u00e9rer quatre ans et demi d\u2019internement pur et dur.Ca s\u2019am\u00e9liore nettement en 91, quand je suis accueilli au foyer Capitant, apr\u00e8s des aventures plus ou moins douloureuses. L\u00e0, je comprends tout de suite qu\u2019on y pratique la psychoth\u00e9rapie institutionnelle. Contrairement \u00e0 beaucoup d\u2019endroits du m\u00eame genre m\u00e9dical, \u00e7a parle, \u00e7a rit, \u00e7a circule, \u00e7a ne sent pas toujours bon, \u00e7a boit des bi\u00e8res au bistrot du coin, \u00e7a paresse et travaille beaucoup, \u00e7a d\u00e9conne intelligemment. Enfin \u00e7a vit, le climat est cent fois, mille fois plus respirable que celui de l\u2019h\u00f4pital, on ne s\u2019offusque pas de mes id\u00e9es excessives, de mes d\u00e9marches transversales, de mes projets obliques. Si certains, me dit-on, les jugent un peu d\u00e9lirants, d\u2019autres au contraire les soutiennent, les encouragent. Par exemple, ce qui serait impensable ailleurs, j\u2019ach\u00e8te sur les conseils d\u2019un ami et avec l\u2019appui d\u2019une psychologue du foyer une ruine en Normandie, pr\u00e8s de la mer, que j\u2019ai mis dix ans \u00e0 reconstruire, dont j\u2019ai fait aujourd\u2019hui ma maison et mon atelier. Et surtout, parce que je me plains du peu d\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019on m\u2019accorde depuis des ann\u00e9es au dispensaire de mon secteur, le m\u00e9decin du foyer m\u2019adresse \u00e0 une psychiatre en ville qui prend \u00e0 c\u0153ur de me gu\u00e9rir vraiment. Aujourd\u2019hui, elle continue \u00e0 me recevoir. Pour le dire \u00e0 tr\u00e8s gros traits, dans ce foyer de post-cure, on n\u2019\u00e9vite pas les conflits \u00e0 n\u2019importe quel prix, on n\u2019\u00e9l\u00e8ve pas toujours plus haut un mur entre les soignants et les soign\u00e9s.Je reste trois ans \u00e0 Capitant, un an de plus que pr\u00e9vu, mais suffisamment de choses sont en place pour que le m\u00e9decin qui s\u2019occupe de moi au foyer me fasse comprendre qu\u2019il est temps que je vole de mes propres ailes, et que j\u2019habite chez moi. En fait ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait chez moi, je partage un entrep\u00f4t avec un ami o\u00f9 je reprends \u00e0 plein temps mes activit\u00e9s artistiques. Tant bien que mal, je me stabilise tout \u00e0 fait, comme on dit. En 96, je vais vivre avec une amie et son fils dans un loft de la banlieue parisienne. Aujourd\u2019hui je travaille et je vis en Normandie, je suis revenu passer quelques week-ends \u00e0 La Borde, et depuis trois ans j\u2019assiste au s\u00e9minaire de Jean Oury \u00e0 Sainte Anne. Pour r\u00e9sumer mon propos sur les bienfaits de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle compar\u00e9s au r\u00e9gime des autres institutions, je vous dirais en forme de plaisanterie que la diff\u00e9rence entre les lieux de psychoth\u00e9rapie institutionnelle et les autres en g\u00e9n\u00e9ral, c\u2019est que dans les premiers, les jours de f\u00eate, on offre \u00e0 boire du champagne aux fous comme \u00e0 tout le monde, et que dans les autres, quand ces jours l\u00e0 existent, on s\u2019ennuie ferme \u00e0 une table \u00e0 part, on nous compte avec parcimonie un erszats d\u2019alcool.Pour finir, une impression sur La Borde aujourd\u2019hui. L\u2019ambiance est inchang\u00e9e, on y a toujours la m\u00eame attention, la m\u00eame gentillesse, mais des choses se font qui me semblaient impossible autrefois. L\u2019atelier \u00ab Extravagance \u00bb, par exemple, fabrique des costumes et des parures en collaboration avec d\u2019autres ateliers, et m\u00e8ne son activit\u00e9 de fa\u00e7on continue. Au moment o\u00f9 j\u2019y \u00e9tais pensionnaire, la tendance, certainement d\u00fbe \u00e0 l\u2019agitation de l\u2019\u00e9poque et aux th\u00e9ories dominantes, voulait qu\u2019un atelier cesse d\u2019exister d\u00e8s que ses participants montraient le moindre signe d\u2019essouflement, dans la crainte de les voir devenir chroniques dans un lieu vide de sens. Or dans le domaine des arts plastiques, comme dans beaucoup d\u2019autres, il faut pouvoir durer et conna\u00eetre des passages \u00e0 vides. A l\u2019\u00e9poque, je crois qu\u2019il manquait \u00e0 La Borde quelqu\u2019un capable d\u2019imposer et de faire vivre un tel atelier. Pour nuancer mon enthousiasme, l\u2019atelier \u00ab Extravagance \u00bb b\u00e9n\u00e9ficie \u00e0 La Borde des liens \u00e9troits qu\u2019il entretient avec l\u2019atelier de th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est \u00e0 dire avec un art de la parole collective, ou un art collectif de la parole, comme on voudra. Si maintenant je pense \u00e0 la peinture, qui est devenu mon m\u00e9tier et ce autour de quoi j\u2019ai organis\u00e9 ma vie, je me dis que c\u2019est un art solitaire, et surtout que c\u2019est l\u2019art de se taire. La question reste donc ouverte, quelle place ont les arts de se taire \u00e0 La Borde, et d\u2019une fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale dans les endroits o\u00f9 l\u2019av\u00e9nement de la parole est privil\u00e9gi\u00e9.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Intervention sur la psychoth\u00e9rapie institutionnelle (7 f\u00e9vrier 2008) 1971-1994, dans les lieux de la folie Mathieu Bellahsen m\u2019a invit\u00e9 \u00e0 venir vous parler de la psychoth\u00e9rapie institutionnelle. Je vais le faire en tant que consommateur. 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