{"id":566,"date":"2016-04-20T17:20:55","date_gmt":"2016-04-20T16:20:55","guid":{"rendered":"http:\/\/francis-berezne.net\/?p=566"},"modified":"2016-04-20T17:57:06","modified_gmt":"2016-04-20T16:57:06","slug":"conference-a-soissons","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/francis-berezne.net\/?p=566","title":{"rendered":"Conf\u00e9rence \u00e0 Soissons"},"content":{"rendered":"<h3>Conf\u00e9rence pr\u00e9vue pour l&rsquo;exposition de Soissons (2010)<\/h3>\n<div><span style=\"color: #339966; font-size: 10pt;\"><strong><em>Cette conf\u00e9rence n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9e, \u00e0 cause de l&rsquo;absence de la principale invit\u00e9e<\/em><\/strong><\/span><\/div>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Je remercie Sarah Dwalington, madame Moinat, et Yannick Bezin, qui m\u2019invitent \u00e0 vous parler ici, et \u00e0 vous pr\u00e9senter mes travaux. Je vous propose quelques commentaires sur mon travail et quelques th\u00e8mes de r\u00e9flexion \u00e0 propos de l\u2019art brut et de la peinture contemporaine, qui me tiennent \u00e0 c\u0153ur l\u2019un et l\u2019autre, le premier, l\u2019art brut parce que je l\u2019ai rencontr\u00e9 quand j\u2019avais vingt ans, parce que j\u2019ai connu ensuite des \u00e9pisodes psychotiques, des hospitalisations, la seconde, la peinture contemporaine, parce que je travaille depuis quinze ans en dehors de toute institution, et parce que mon travail s\u2019inscrit aujourd\u2019hui dans ce qu\u2019on appelle d\u00e9sormais la peinture contemporaine. Ce que vous pouvez voir dans la galerie du Lyc\u00e9e L\u00e9onard de Vinci, c\u2019est une partie de la collection de mon ami Jean-Paul Kitchener, pr\u00e9sent ici, qui suit et soutient mon travail depuis 1990. A cette \u00e9poque je suis psychiatris\u00e9 jusqu\u2019au cou, mon travail rel\u00e8ve, ou s\u2019inspire de l\u2019art brut, on dira l\u2019un ou l\u2019autre selon le point de vue adopt\u00e9, celui du cr\u00e9ateur, ou celui du spectateur. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Alors, qu\u2019est-ce que l\u2019art brut ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">C\u2019est une cat\u00e9gorie, un genre artistique invent\u00e9 par Jean Dubuffet, en 1945, qui d\u00e9signe, je cite Jean Dubuffet : \u00ab des productions de toute esp\u00e8ce &#8212; dessins, peintures, broderies, figures model\u00e9es ou sculpt\u00e9es, etc &#8212; pr\u00e9sentant un caract\u00e8re spontan\u00e9 et fortement inventif, aussi peu que possible d\u00e9bitrices de l\u2019art coutumier et des poncifs culturels, et ayant pour auteurs des personnes obscures, \u00e9trang\u00e8res aux milieux artistiques professionnels \u00bb, autrement dit, selon le conservateur qui ouvre le mus\u00e9e de l\u2019art brut \u00e0 Lausanne, en 1977, Michel Th\u00e9voz, fid\u00e8le \u00e0 l\u2019esprit et \u00e0 la lettre des \u00e9crits de Dubuffet, l\u2019art brut est celui des individus qui ont \u00e9chapp\u00e9 au conditionnement culturel et au conformisme social, qu\u2019ils soient pensionnaires des h\u00f4pitaux psychiatriques, d\u00e9tenus, solitaires, inadapt\u00e9s, marginaux. Ces auteurs ont produit pour eux-m\u00eames, en dehors du syst\u00e8me des beaux-arts, des \u0153uvres originales par leur conception, leurs sujets, leurs proc\u00e9d\u00e9s d\u2019\u00e9x\u00e9cution, sans all\u00e9geance aucune \u00e0 la tradition ou \u00e0 la mode.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Jean Dubuffet, \u00e0 partir de sa d\u00e9finition, n\u2019aura de cesse jusqu\u2019\u00e0 sa mort, en 1985, de collectionner, de d\u00e9fendre, de promouvoir des \u0153uvres d\u2019art brut, issues tout d\u2019abord de collections de psychiatres fran\u00e7ais, suisses et allemands, puis d\u2019achats et de dons tous azimuths. Il s\u2019emploiera continuellement \u00e0 les pr\u00e9senter, et confiera finalement \u00e0 la ville de Lausanne la collection qu\u2019il a patiemment rassembl\u00e9e pendant trente ans, en fondant le mus\u00e9e de l\u2019art brut, le premier du genre, mais en prenant toujours bien soin de s\u00e9parer th\u00e9oriquement et pratiquement l\u2019art brut de l\u2019art qu\u2019on voit dans les mus\u00e9es des Beaux-Arts, comme le Louvre, le Mus\u00e9e d\u2019art moderne, ou les galeries contemporaines de Beaubourg, par exemple.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Le m\u00e9rite incontestable de Jean Dubuffet est d\u2019avoir d\u00e9couvert et d\u2019avoir fait conna\u00eetre des artistes qui sans lui seraient rest\u00e9s dans l\u2019ombre, ou inconnus, dont les \u0153uvres auraient peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9es, d\u00e9truites, ou perdues, d\u2019avoir entra\u00een\u00e9 dans cette magnifique aventure des collectionneurs, des conservateurs, des historiens d\u2019art, des critiques, et des artistes, dont il a constamment encourag\u00e9 le travail, mais son tort, ou son exc\u00e8s, \u00e0 mon avis, c\u2019est d\u2019avoir trac\u00e9 une ligne infranchissable entre l\u2019art brut et l\u2019art culturel, enfermant l\u2019art brut et certains artistes dans un ghetto, en particulier dans le mus\u00e9e d\u2019art brut \u00e0 Lausanne, un ghetto d\u2019o\u00f9 ces oeuvres et ces artistes sortent aujourd\u2019hui, peu \u00e0 peu, non sans r\u00e9sistances, non sans mal.\u00a0 <\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Il y a maintenant dix ans, j\u2019ai \u00e9crit un petit pamphlet contre cet \u00e9tat de choses, une critique qui s\u2019appuyait sur des consid\u00e9rations th\u00e9oriques. Je contestais la validit\u00e9 des crit\u00e8res qu\u2019on avance d\u2019habitude pour d\u00e9finir l\u2019art brut, pour le distinguer de l\u2019art dit culturel. Vous entendez bien dans le propos de Michel Th\u00e9voz, l\u2019art brut est le fait d\u2019individus ayant \u00e9chapp\u00e9 au conditionnement culturel et au conformisme social, qu\u2019il s\u2019applique aussi \u00e0 beaucoup de grands peintres, pr\u00e9sent\u00e9s dans les mus\u00e9es les plus prestigieux, je pense en vrac \u00e0 Michel-Ange, \u00e0 Goya, \u00e0 Manet, \u00e0 Picasso, \u00e0 Francis Bacon, \u00e0 Andy Warhol, \u00e0 Joseph Beuys, \u00e0 tant d\u2019autres, qui ont travaill\u00e9 et v\u00e9cu hors des normes sociales habituelles, hors de la tradition et du conformisme. Il restait seulement des crit\u00e8res propos\u00e9s par Jean Dubuffet le fait que les cr\u00e9ateurs d\u2019art brut n\u2019ont pas de liens avec les milieux artistiques, mais ce n\u2019est plus le cas aujourd\u2019hui, il y a maintenant un march\u00e9 pour l\u2019art brut, ses cr\u00e9ateurs b\u00e9n\u00e9ficient le plus souvent de la vente de leurs travaux, quand ils n\u2019en vivent pas enti\u00e8rement. J\u2019en concluais hativement que l\u2019art brut n\u2019existe pas en soi, que c\u2019est une pure invention de Jean Dubuffet, une invention qui n\u2019a pas de r\u00e9alit\u00e9, et j\u2019ajoutais qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 utile en son temps, mais qu\u2019elle portait aujourd\u2019hui pr\u00e9judice \u00e0 la diffusion et \u00e0 la connaissance de ces productions. Celui qui pense, comme moi, que l\u2019art brut doit entrer au mus\u00e9e parce qu\u2019il fait partie de l\u2019art en g\u00e9n\u00e9ral est pour Michel Th\u00e9voz, et les gardiens du temple, un ennemi de l\u2019int\u00e9rieur, qui voudrait, \u00e9crivait Michel Th\u00e9voz, normaliser l\u2019art brut, mais c\u2019est simplement supposer que l\u2019art des mus\u00e9es est toujours et n\u00e9cessairement celui de la norme. C\u2019est un argument que je conteste, les mus\u00e9es poss\u00e8dent, encouragent, pr\u00e9sentent des \u0153uvres normatives, certes, mais aussi beaucoup d\u2019\u0153uvres hors normes, subversives, singuli\u00e8res, r\u00e9volutionnaires, et en th\u00e9orie il n\u2019y a pas plus de diff\u00e9rence et de fronti\u00e8res entre une \u0153uvre d\u2019art brut et une \u0153uvre culturelle qu\u2019entre une peinture de Michel-Ange et une peinture de Francis Bacon. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Mais je suis plus nuanc\u00e9 maintenant. En effet, il y a des travaux artistiques dont on peut dire au premier coup d\u2019\u0153il qu\u2019ils ne sont pas comme les autres, de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019il y a des gens dont les psychiatres peuvent dire, apr\u00e8s un long diagnostic, ou au premier coup d\u2019\u0153il, voil\u00e0 ce sont des schizophr\u00e8nes. Mais dans l\u2019un et l\u2019autre cas, une fois qu\u2019on a dit \u00e7a, on n\u2019est pas vraiment plus avanc\u00e9 qu\u2019avant, car personne ne peut dire en quoi une \u0153uvre d\u2019art brut se distingue fondamentalement des oeuvres plus facilement et plus confortablement ouvertes sur les autres, ni en quoi un schizophr\u00e8ne se distingue fondamentalement des gens consid\u00e9r\u00e9s comme normaux, de sorte que de telles consid\u00e9rations justifient seulement qu\u2019on leur porte plus d\u2019attention, plus de soin qu\u2019aux autres, parce qu\u2019on sait qu\u2019ils sont plus fragiles, plus menac\u00e9s, plus en danger, \u00e7a ne justifie certainement pas qu\u2019on enferme les \u0153uvres dans une cat\u00e9gorie \u00e9troite et un mus\u00e9e sp\u00e9cialis\u00e9, d\u2019o\u00f9 il ne sortiront plus, ou qu\u2019on enferme les schizophr\u00e8nes pour de longues ann\u00e9es ou m\u00eame pour une vie enti\u00e8re dans des diagnostics \u00e9troits, r\u00e9pressifs, et dans des h\u00f4pitaux psychiatriques, plus tristes, plus s\u00e9v\u00e8res qu\u2019une prison, plus p\u00e9nibles parfois. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Pour avoir connu personnellement cette psychiatrie carc\u00e9rale, je peux t\u00e9moigner qu\u2019elle ne m\u2019a gu\u00e9ri en rien, qu\u2019elle ne m\u2019a pas permis de cr\u00e9er. Les choses ont commenc\u00e9 \u00e0 aller mieux le jour o\u00f9 j\u2019ai cess\u00e9 d\u2019\u00eatre enferm\u00e9, o\u00f9 j\u2019ai retrouv\u00e9 un minimum de libert\u00e9 de mouvements, apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 un pavillon sinistre, souvent ferm\u00e9 \u00e0 double tour. Ceci n\u2019est pas sans rapport avec l\u2019art. L\u2019art brut est n\u00e9 dans des h\u00f4pitaux ferm\u00e9s comme tous les h\u00f4pitaux \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais dont les m\u00e9decins \u00e9taient humains, plus gentils qu\u2019ailleurs, plus ouverts \u00e0 la culture et aux beaux-arts, sans doute plus intelligents, et il s\u2019\u00e9panouit aujourd\u2019hui dans les institutions psychiatriques qui ne traitent pas les fous comme des demeur\u00e9s, des sous-hommes, des d\u00e9linquants, des gens irr\u00e9cup\u00e9rables, il fleurit dans des institutions dirig\u00e9es par des m\u00e9decins et des \u00e9quipes soignantes qui accordent aux fous leur libert\u00e9 de mouvements, des responsabilit\u00e9s, le droit \u00e0 l\u2019autonomie, parfois m\u00eame le droit \u00e0 la folie. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Il est bon de rappeler qu\u2019en dehors de cas tr\u00e8s rares, tr\u00e8s sp\u00e9cifiques, \u00e0 compter sur les doigts d\u2019une main, priver quelqu\u2019un de libert\u00e9, l\u2019enfermer entre quatre murs, ou dans le jugement qu\u2019on porte sur lui, n\u2019a jamais fait aucun bien \u00e0 personne, n\u2019a jamais gu\u00e9ri personne. C\u2019est pourquoi il y a aujourd\u2019hui un mouvement parmi des conservateurs, des collectionneurs, des artistes, pour penser autrement les choses, pour sortir l\u2019art brut du ghetto o\u00f9 l\u2019avait enferm\u00e9 Jean Dubuffet, pour son bien croyait-il, pour le mettre en s\u00e9curit\u00e9, \u00e0 l\u2019abri des agressions et du m\u00e9pris g\u00e9n\u00e9ral. Il n\u2019avait pas compl\u00e8tement tort, il aura fallu presque un si\u00e8cle pour que ces travaux singuliers, difficiles, exigeants, obtiennent la consid\u00e9ration et le respect, la reconnaissance officielle qu\u2019ils m\u00e9ritent, mais il est clair qu\u2019il faut tirer aujourd\u2019hui toutes les cons\u00e9quences d\u2019un constat : une \u0153uvre d\u2019art brut, une sculpture africaine, une c\u00e9ramique pr\u00e9-colombienne, une peinture pr\u00e9historique, un dessin cubiste, une installation contemporaine, ne tirent pas leur grandeur d\u2019\u00eatre brute, africaine, mexicaine, pr\u00e9historique, cubiste ou contemporaine, mais d\u2019une qualit\u00e9 artistique, au caract\u00e8re universel, qu\u2019on est bien en peine de d\u00e9finir exactement,\u00a0 et dont on n\u2019a pas fini de parler.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Ceux d\u2019entre vous qui seraient all\u00e9s \u00e0 Bruxelles, au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e, auraient pu voir au Mus\u00e9e d\u2019art brut de cette ville, Art et Marges, une exposition qui associe vingt \u0153uvres brutes, c\u2019est \u00e0 dire r\u00e9alis\u00e9es le plus souvent dans des institutions, et vingt \u0153uvres venues de vingt mus\u00e9es des beaux-arts de Belgique, qui les met en regard, en relation, deux par deux, comme certains mus\u00e9es fran\u00e7ais ont mis autrefois en regard, en relation, Matisse et Picasso, le Titien et V\u00e9ron\u00e8se. A Bruxelles, dans certains cas, les artistes qui sont montr\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, travaillant en institution psychiatrique et travaillant dans leur propre atelier, se connaissent, ont parfois travaill\u00e9 \u00e0 une r\u00e9alisation commune, dans d\u2019autres cas c\u2019est la rencontre des deux \u0153uvres qui est productrice d\u2019effets de sens, en dehors de l\u2019intention des cr\u00e9ateurs, par la volont\u00e9 et le d\u00e9sir de la conservatrice de ce mus\u00e9e. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Bien s\u00fbr, on peut contester ces mises en parall\u00e8les volontaristes, voire autoritaires, parce que rien ni personne n\u2019est parfait, parce qu\u2019il vaut mieux les r\u00e9aliser par soi-m\u00eame, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son propre mus\u00e9e imaginaire, au hasard des rencontres et des visites dans les mus\u00e9es ou dans les ateliers, mais une telle exposition a le m\u00e9rite de sortir enfin l\u2019art brut de son ghetto, d\u2019affirmer fortement l\u2019\u00e9galit\u00e9 absolu des deux sortes d\u2019\u0153uvres, celles qui sont r\u00e9alis\u00e9s en institution et celle de cr\u00e9ateurs qui appartiennent au milieu artistique ordinaire. C\u2019est un premier pas pour consid\u00e9rer toutes les int\u00e9ractions qui ont toujours exist\u00e9 entre l\u2019art dit brut et l\u2019art culturel \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e, car il n\u2019y a pas une \u00e9tanch\u00e9it\u00e9 parfaite entre les institutions psychiatriques les plus carc\u00e9rales et le reste du monde, que dire alors des institutions ouvertes sur le monde. C\u2019est aussi un pas important pour une meilleure connaissance de la sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019art brut et de l\u2019art culturel, car c\u2019est en comparant des choses diff\u00e9rentes qu\u2019on en sait plus sur elles, et pour comparer des \u0153uvres d\u2019art le plus simple est de les pr\u00e9senter c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Vous auriez donc pu voir \u00e0 Bruxelles, sans trop de discours, que rien ne distingue fondamentalement l\u2019art brut des autres cr\u00e9ations, que l\u2019opinion des pr\u00e9curseurs de l\u2019art brut, opinion relay\u00e9e par Jean Dubuffet, qui place les cr\u00e9ateurs bruts au c\u0153ur m\u00eame de la cr\u00e9ation, bien plus pr\u00e8s de l\u2019essentiel que les artistes professionnels, pr\u00e9tenduement d\u00e9form\u00e9s par la culture et par la tradition, on a donc pu voir que cette opinion n\u2019est qu\u2019un fantasme de militant, commode en son temps pour mettre en avant ces travaux, les valoriser, leur donner l\u2019\u00e9clairage qu\u2019ils m\u00e9ritaient, mais qu\u2019il n\u2019a aucune justification, de m\u00eame que le fantasme presque oppos\u00e9, l\u2019art brut n\u2019a rien \u00e0 voir avec le g\u00e9nie parce qu\u2019il reste cantonn\u00e9 dans une prison mentale, fig\u00e9 dans une posture maladive, parce qu\u2019il ne se construit pas contre la grande tradition picturale, est une opinion erron\u00e9e, facile pour ne pas se poser de bonnes questions sur l\u2019art, sur les artistes, sur la cr\u00e9ation, pour se croire sup\u00e9rieur aux autres du fait de son savoir et de sa culture, c\u2019\u00e9tait le point de vue d\u2019Andr\u00e9 Malraux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Il aurait fallu passer beaucoup plus de temps que je ne l\u2019ai fait \u00e0 Bruxelles devant ces couples d\u2019oeuvres pour en tirer des consid\u00e9rations utiles ou pertinentes, mais je reste sous le choc de la rencontre des personnalit\u00e9s, de la rencontre des univers artistiques, de la rencontre des d\u00e9marches, comme on dit aujourd\u2019hui, avec le sentiment que quelque chose s\u2019est produit qui sera b\u00e9n\u00e9fique \u00e0 l\u2019art brut et \u00e0 l\u2019art dit culturel, un \u00e9v\u00e9nement sur lequel il sera difficile de revenir, quoi qu\u2019on pense de ce genre de confrontations. Les gens normaux ont tout \u00e0 gagner \u00e0 fr\u00e9quenter les fous, pour autant qu\u2019ils ne c\u00e8dent pas \u00e0 la complaisance ou \u00e0 la condescendance envers les fous, comme les fous ont tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 fr\u00e9quenter les gens dits normaux, pour autant qu\u2019ils ne s\u2019imaginent pas qu\u2019ils ont cess\u00e9 d\u2019\u00eatre fous par le simple fait de cette fr\u00e9quentation. Dans certaines soci\u00e9t\u00e9 les fous sont pris en charge par la communaut\u00e9 et vivent en libert\u00e9. Lisez l\u2019Histoire de la Folie de Michel Foucault, en France on ne commence \u00e0 enfermer les fous qu\u2019\u00e0 partir du 17\u00b0 et du 18\u00b0 si\u00e8cle. De toutes fa\u00e7ons, complaisance, ou illusions, il vaut mieux que les fous et les gens normaux ne s\u2019ignorent pas, connaissent et reconnaissent leurs m\u00e9rites respectifs, comme il vaut mieux exposer l\u2019art, qui est toujours hors normes s\u2019il est digne de ce nom, sans maintenir syst\u00e9matiquement des fronti\u00e8res ou des murs entre les diff\u00e9rents genres, entre les diff\u00e9rentes origines, entre les diff\u00e9rentes \u00e9poques.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Plut\u00f4t que b\u00e2tir un mus\u00e9e des arts premiers \u00e0 Paris, il aurait bien mieux valu am\u00e9nager des salles au Louvre pour montrer les arts primitifs dans la proximit\u00e9 des antiquit\u00e9s romaines, grecques, \u00e9gyptiennes, tout aussi primitives que la sculpture africaine ou les bijoux pr\u00e9-colombiens, et r\u00e9am\u00e9nager le mus\u00e9e de l\u2019homme d\u2019o\u00f9 viennent l\u2019essentiel des collections. Il en a \u00e9t\u00e9 question, mais le pouvoir politique dans sa m\u00e9galomanie en a d\u00e9cid\u00e9 autrement. Les cat\u00e9gories et les genres sont utiles pour penser, pour autant qu\u2019on sache d\u00e9passer les genres et les cat\u00e9gories. A Villeneuve d\u2019Asq, pr\u00e8s de Lille, un mus\u00e9e d\u2019art brut doit bient\u00f4t s\u2019ouvrir dans l\u2019\u00e9troite proximit\u00e9 d\u2019un mus\u00e9e d\u2019art contemporain, c\u2019est un progr\u00e8s consid\u00e9rable par rapport aux d\u00e9buts de l\u2019art brut, quand Dubuffet ne voulait pas que les \u0153uvres du mus\u00e9e de Lausane en sortent au moins pendant deux ans, et en tout cas ne se m\u00e9langent pas aux autres. A Villeneuve d\u2019Asq, il est question qu\u2019elles se rencontrent, qu\u2019elles se fr\u00e9quentent.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Quand vous vous promenerez dans la galerie devant mes travaux, je veux bien croire qu\u2019il ne vous sautera pas aux yeux que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 fou, \u00e0 tout le moins que j\u2019ai connu de graves \u00e9pisodes psychotiques. Il se trouve qu\u2019\u00e0 vingt cinq ans j\u2019ai fait une bouff\u00e9e d\u00e9lirante, comme on dit, et que par le hasard de mauvaises circonstances, ce qui aurait pu \u00eatre soign\u00e9 par un s\u00e9jour d\u2019un mois ou deux en psychiatrie, et ensuite par un bon suivi m\u00e9dical, s\u2019est aggrav\u00e9 au fil des jours, pour devenir au long des mois et des ann\u00e9es une psychose qui m\u2019a fait conna\u00eetre vingt ans de gal\u00e8re. C\u2019est ainsi, c\u2019est mon histoire, j\u2019ai fait avec, j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019en faire quelque chose, j\u2019en suis sorti aujourd\u2019hui. Ceci pour vous dire que l\u2019\u00e9tat de ma sant\u00e9 mentale n\u2019est pas inscrit dans mes travaux, m\u00eame si j\u2019ai cr\u00e9\u00e9 avec \u00e7a. Toutefois je peux me souvenir de circonstances diff\u00e9rentes, d\u2019\u00e9tat mentaux diff\u00e9rents, de d\u00e9marches diff\u00e9rentes quand j\u2019ai cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des institutions psychiatriques ou en dehors, sans vouloir en tirer pour autant des g\u00e9n\u00e9ralisations h\u00e2tives. En r\u00e9alit\u00e9, les aquarelles qui sont pr\u00e9sent\u00e9es ici, que j\u2019ai faites en institution, correspondent \u00e0 un moment o\u00f9 un avenir se dessine pour moi de nouveau, o\u00f9 je cesse d\u2019\u00eatre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, o\u00f9 la vie recommence \u00e0 valoir le coup, m\u00eame si elle reste douloureuse pour des tas de raisons. Vous voyez ici, dans la galerie, en une trentaine de peintures ou de dessin, le passage en peinture d\u2019une production faite en institution, brute en quelque sorte, alors que je suis encore fou, \u00e0 une production hors les institutions, alors que j\u2019op\u00e8re, si l\u2019on peut dire, un retour \u00e0 la raison. Vous verrez aussi combien j\u2019ai depuis toujours l\u2019humeur vagabonde, m\u00eame si ce sont toujours les m\u00eames id\u00e9es qui pr\u00e9sident \u00e0 mon travail.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\">Je vais essayer de vous raconter les choses simplement. Apr\u00e8s des ann\u00e9es de gal\u00e8re, aussi bien dans ma vie que dans ma cr\u00e9ation, je me d\u00e9coince vraiment quand j\u2019ai la libert\u00e9 d\u2019\u00e9crire \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 un m\u00e9moire de ma\u00eetrise sur Henri Michaux, un peintre et un po\u00e8te tr\u00e8s important du 20\u00b0 si\u00e8cle, et quand je deviens r\u00e9sident d\u2019un foyer m\u00e9dical o\u00f9 l\u2019on pratique la psychoth\u00e9rapie institutionnelle. Je commence donc dans l\u2019atelier th\u00e9rapeutique o\u00f9 je continue d\u2019aller travailler dans la journ\u00e9e, une s\u00e9rie de grandes aquarelles qui renouent avec un ph\u00e9nom\u00e8ne qui me tient \u00e0 coeur, que j\u2019avais occult\u00e9 pendant longtemps. Celui du mim\u00e9tisme, tel que l\u2019a formul\u00e9 Roger Caillois dans son livre sur le mim\u00e9tisme animal. Le mim\u00e9tisme pour moi ne consiste pas \u00e0 marcher \u00e0 quatre pattes quand on voit passer un chien, mais \u00e0 se confondre avec le milieu ambiant, \u00e0 effacer ses limites sans les perdre. Le poisson qui prend l\u2019apparence du fond marin sur lequel il passe, ne perd pas ses limites, simplement elles ne sont plus visibles aux pr\u00e9dateurs, on pourrait m\u00eame croire \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne de camouflage volontaire et conscient. Le mim\u00e9tisme, \u00e7a parle plus au peintre, que je suis alors, encore fou, que le concept d\u2019identification, qui para\u00eet inqui\u00e9tant quand on a justement des probl\u00e8mes d\u2019identification. Ca peut rendre compte d\u2019une sensation que connaissent beaucoup d\u2019artistes, beaucoup de cr\u00e9ateurs, je suis arbre quand je peins une for\u00eat, je suis herbe quand je regarde mon jardin, je suis crabe ou sable quand je dessine la plage. Evidemment je ne me prends ni pour un crabe, ni pour un arbre, ni pour du sable, mais quelque chose des limites entre le monde et moi vient s\u2019effacer, pour un moment, dans l\u2019ab\u00eeme que creuse toujours le regard. Quand je pose mon pinceau je redeviens moi-m\u00eame, je cesse d\u2019\u00eatre absorb\u00e9 par mon mod\u00e8le, de la m\u00eame fa\u00e7on que le cam\u00e9l\u00e9on redevient visible quand il quitte l\u2019arbre sur lequel il se trouvait. Ca a l\u2019air un peu d\u00e9lirant comme sentiment, un peu hyst\u00e9rique, pourquoi pas, mais beaucoup de peintres le partagent. J\u2019ai assist\u00e9 un jour \u00e0 un d\u00e9bat entre Henri Cueco, un peintre contemporain, et un philosophe, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une exposition et de la parution d\u2019un livre sur les paysages qu\u2019il ne peindra jamais, et j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Henri Cueco s\u2019il se prenait pour une pomme de terre quand il a peint ses patates. Il en a peint beaucoup. Il m\u2019a r\u00e9pondu ceci : j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 eu ce genre d\u2019entretien, il arrive m\u00eame que la pomme de terre se prenne pour moi. Voil\u00e0 un dialogue int\u00e9ressant entre le peintre et son mod\u00e8le.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je r\u00e9alise donc une s\u00e9rie de grandes aquarelles \u00e0 dominante verte, certaines que j\u2019appelle des Bonshommes D\u00e9volant, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Alfred Jarry, un po\u00e8te symboliste, c\u00e9l\u00e8bre pour sa farce comique et subversive, le P\u00e8re Ubu, parce qu\u2019il invente dans un de ses romans un mythe qui me plait beaucoup. Il imagine des hommes dont la t\u00eate est attach\u00e9e par un fil au reste du corps, et qui d\u00e9vole, dit Jarry, en cr\u00e9ant un joli n\u00e9ologisme, si par malheur le fil vient \u00e0 se rompre quand ces hommes vont chercher leurs proies dans le ciel. D\u00e9vole exprime bien qu\u2019on perd la t\u00eate, sans que cette t\u00eate perde tout \u00e0 fait son identit\u00e9. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Ces bonhommes d\u00e9volants sont faits dans l\u2019urgence, en dialoguant avec le grain du papier, avec l\u2019eau, avec l\u2019encre, avec les pigments, sans me pr\u00e9occuper de bien faire, de r\u00e9ussir quoique ce soit, en projetant mes id\u00e9es sur la feuille de papier. Henri Michaux raconte quelque chose de semblable dans Emergences R\u00e9surgences, son autobiographie de peintre, illustr\u00e9e de ses travaux, un ouvrage que j\u2019\u00e9tudie \u00e0 l\u2019\u00e9poque pour \u00e9crire mon m\u00e9moire de ma\u00eetrise. C\u2019est en voulant exp\u00e9rimenter les propos de Michaux que j\u2019en viens \u00e0 r\u00e9aliser ces aquarelles. Devant la complexit\u00e9 du r\u00e9el et de la r\u00e9alit\u00e9, ce sont juste de belles images, faites avec une id\u00e9e juste en t\u00eate, je veux dire une id\u00e9e qui agit et qui me fait agir, l\u2019id\u00e9e du mim\u00e9tisme, et avec mon regard int\u00e9rieur. Le regard int\u00e9rieur, on l\u2019emm\u00e8ne toujours et partout avec soi, mais pour qu\u2019une peinture fasse sillon dans le r\u00e9el, il faut que le regard int\u00e9rieur se m\u00eale aussi de rendre compte de la r\u00e9alit\u00e9. Je m\u2019y emploie donc une fois sorti des institutions psychiatriques, car ces aquarelles r\u00e9alis\u00e9es en institution sont encore des \u0153uvres ferm\u00e9es, aux limites \u00e9troites, m\u00eame si \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ces limites vit toute une population, prolif\u00e8re toute une v\u00e9g\u00e9tation. Moi aussi, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, je recommence \u00e0 vivre mieux. Toujours est-il qu\u2019\u00e0 partir de ces travaux, je quitte l\u2019atelier th\u00e9rapeutique, je vais travailler pendant cinq ans dans l\u2019entrep\u00f4t o\u00f9 ils sont d\u2019abord expos\u00e9s, un lieu que je partage avec le si\u00e8ge de la soci\u00e9t\u00e9 de mon ami Jean-Paul Kitchener, qui commence alors \u00e0 collectionner mes travaux. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\">Apr\u00e8s une br\u00e8ve p\u00e9riode de transition, o\u00f9 je poursuis des travaux encore marqu\u00e9s par la folie, par l\u2019angoisse, par le malaise qui vient n\u00e9cessairement des lieux de la folie, tels qu\u2019ils existent aujourd\u2019hui, puis apr\u00e8s une p\u00e9riode abstraite pour pr\u00e9parer une agr\u00e9gation d\u2019arts plastiques, o\u00f9 j\u2019\u00e9choue finalement, je commence \u00e0 peindre des autoportraits d\u2019abord, des portraits ensuite, avec un grand souci de v\u00e9rit\u00e9. Apr\u00e8s coup, je me dis que cette volont\u00e9 de rendre compte dans ma peinture de la r\u00e9alit\u00e9 participe d\u2019un mouvement intuitif pour retrouver durablement la raison. Je ne donnerai pas cette d\u00e9marche focalis\u00e9e sur le visage, et surtout sur mon propre visage, sur mon propre corps, une d\u00e9marche assez nombriliste finalement, comme une solution universelle, ou comme une arth\u00e9rapie infaillible, mais \u00e7a a march\u00e9 pour moi, avec d\u2019autres causes, en dehors de mon sujet. Aujourd\u2019hui mon travail rel\u00e8ve de la peinture contemporaine, m\u00eame si je ne renie pas mes travaux pr\u00e9c\u00e9dents, parce que mon \u00e9tat d\u2019esprit est diff\u00e9rent. Je ne veux plus exprimer ma folie et mon monde int\u00e9rieur, sans aucun \u00e9cran, sans interm\u00e9diaire, comme en prise directe avec le r\u00e9el, je veux atteindre le r\u00e9el \u00e0 travers les figures de la r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 travers les repr\u00e9sentations du visage ou du corps, en ayant mieux compris en quoi consiste ma folie. Il y a d\u00e9sormais entre moi et le r\u00e9el une \u00e9paisseur constitu\u00e9e paradoxalement par la volont\u00e9 d\u2019y aller voir de pr\u00e8s. Quand j\u2019\u00e9tais au plus mal, la seule distance que je pouvais mettre entre le r\u00e9el et moi, entre le monde et moi, passait seulement par les outils et par les mat\u00e9riaux de la peinture, qui faisait \u00e9cran jusqu\u2019\u00e0 un certain point au sentiment d\u2019agression par le monde ext\u00e9rieur, aujourd\u2019hui que je vais mieux, et pour continuer d\u2019aller mieux, je veux approcher ce r\u00e9el, cette zone effrayante, insupportable, qu\u2019on appelle le r\u00e9el, d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 si cruelle, si violente, qu\u2019elle laisse sans voix celui qui s\u2019y trouve, en quelque sorte celui qui est fou, mais personne n\u2019y est enti\u00e8rement \u00e0 demeure, je vise donc le r\u00e9el \u00e0 travers les figures de la r\u00e9alit\u00e9, articul\u00e9es et nourries par le langage. En cela, mon travail rel\u00e8ve de la peinture contemporaine, parce que l\u2019art contemporain proc\u00e8de d\u2019une grande et belle intuition, que voici : les images et le langage ont partie li\u00e9es, parce que les images appellent naturellement les mots, parce que les mots suscitent naturellement des images. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Sans \u00eatre tout \u00e0 fait conscient de cette probl\u00e9matique contemporaine, qui m\u2019appara\u00eet \u00e9vidente aujourd\u2019hui, je r\u00e9alise \u00e0 la fin des ann\u00e9es 90 des peintures inspir\u00e9es par un texte que j\u2019ai \u00e9crit quelques temps auparavant, qui sera publi\u00e9 par des amis, La m\u00e9moire saisie d\u2019un tu, o\u00f9 je raconte les souvenirs que je garde d\u2019un internement dans un grand h\u00f4pital psychiatrique parisien, qui avait tr\u00e8s mauvaise r\u00e9putation, qui continue de l\u2019avoir, m\u00eame si la plupart de ses pavillons sont ferm\u00e9s aujourd\u2019hui, pour faire des \u00e9conomies. Il ne s\u2019agit pas \u00e0 proprement parler d\u2019illustrations, il s\u2019agit de peindre des images aussi frappantes que mon texte, il s\u2019agit de mettre en image la violence de ce texte. Ces peintures sont reproduites dans la publication qu\u2019en fait la Chambre d\u2019\u00e9chos, en 1999. Ce sont des peintures qui viennent directement de souvenirs de l\u2019h\u00f4pital et de l\u2019Art de la m\u00e9moire. L\u2019art de la m\u00e9moire est une technique antique, grecque et romaine, pour m\u00e9moriser les textes, les discours, qui n\u2019a plus lieu d\u2019\u00eatre apprise ni pratiqu\u00e9e aujourd\u2019hui, parce que nous avons depuis longtemps des livres pour assister notre m\u00e9moire, et depuis peu la m\u00e9moire artificielle des ordinateurs, mais c\u2019est une technique mentale qui consiste \u00e0 imaginer des figures frappantes, saisissantes, dans des lieux familiers, toujours selon le m\u00eame parcours, images que l\u2019on associe aux mots du texte dont on veut se souvenir, une technique dont les principes m\u2019ont servi de fil conducteur pour \u00e9crire ce texte. Il \u00e9tait donc naturel que j\u2019en vienne \u00e0 donner forme \u00e0 ces images, \u00e0 ces souvenirs, \u00e0 les sortir de leur statut d\u2019image mentale, \u00e0 les faire exister sur la toile.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\">Toutefois, dans tous les travaux ou presque que vous pouvez voir dans la galerie, le processus de cr\u00e9ation est sensiblement le m\u00eame. Qu\u2019appelle-t-on le processus de creation ? Ce sont \u00e0 la fois toutes les op\u00e9rations techniques et toutes les id\u00e9es qui contribuent \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une oeuvre, depuis l\u2019avant de sa r\u00e9alisation jusqu\u2019\u00e0 son ach\u00e8vement, et m\u00eame au-del\u00e0, jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9ception de l\u2019oeuvre par le spectateur. Or, il s\u2019est op\u00e9r\u00e9 dans mon travail, \u00e0 partir de 2005, un changement important dans mon processus de cr\u00e9ation. J\u2019en parle dans un texte en cours, le mieux est de le citer. C\u2019est un court chapitre qui s\u2019intitule :<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab Pour commencer j\u2019en vois de toutes les couleurs<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\">\u2026ce temps magnifique de mes d\u00e9buts, quand je poss\u00e8de encore toutes les audaces, et toutes les ignorances, quand je ne doute de rien, et de tout, quand je veux ressembler \u00e0 tous les peintres, et \u00e0 aucun, quand je convoque mon fr\u00e8re, de deux ans mon a\u00een\u00e9, que je chasse de notre chambre pour avoir le champ libre, dont j\u2019exige ensuite qu\u2019il vienne me donner son avis, le plus souvent si fraternel que je refuse de le partager, b\u00fbt\u00e9, et arcbo\u00fbt\u00e9 sur des positions de principe o\u00f9 j\u2019exprime ma r\u00e9volte, ma fr\u00e9rocit\u00e9, cette \u00e9poque donc o\u00f9 je r\u00eave d\u2019inventer un langage de formes qui m\u2019introduirait \u00e0 tous les myst\u00e8res et me ferait comprendre des peintres du monde entier, est r\u00e9volue. Ce qui reste \u00e0 l\u2019ordre de chaque travail, c\u2019est l\u2019instant devenu familier, mais toujours surprenant, aussi secret qu\u2019autrefois, du premier trait que j\u2019inscris sur la feuille, sur la toile, ce choix \u00e0 peine agit qu\u2019il faut le recommencer, je le sais, je veux dire la fraction de seconde o\u00f9 je trace quelque chose plut\u00f4t que rien, ce fait qui m\u2019\u00e9chappe d\u00e9j\u00e0, ou enfin, que rien ne signale une fois l\u2019\u0153uvre achev\u00e9e, qui marque pourtant de son empreinte comment \u00e9voluera la suite. Cet \u00e9v\u00e9nement reste aussi aventureux qu\u2019au premier jour, intact, engageant et poursuivant un processus de cr\u00e9ation, vital, c\u2019est pourquoi je continue \u00e0 peindre. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">En effet je continue, car une peinture ne commence pas avec sa premi\u00e8re trace, ni ce texte avec les premiers mots. Mon p\u00e8re m\u2019ayant enseign\u00e9 que la peinture d\u00e9bute chez le marchand de couleurs, je passe de longs moments dans une boutique de mat\u00e9riel pour artistes, situ\u00e9e au fond d\u2019une impasse, sur le chemin de la maison \u00e0 mon lyc\u00e9e, o\u00f9 je cause pendant des heures avec le marchand des vertus de telle ou telle couleur, dans un merveilleux nuancier dont certain rouge de chine, certain vert anglais, certain bleu de prusse, ceratin jaune de Naples, certaine couleur au nom tout aussi \u00e9vocateur, poss\u00e8dent jusqu\u2019\u00e0 cinq intensit\u00e9s diff\u00e9rentes. Dans mon atelier aujourd\u2019hui, comme dans beaucoup d\u2019autres du m\u00eame genre, des pots de pigments s\u2019alignent sur les \u00e9tag\u00e8res, de toutes les couleurs, de toutes les nuances, de toutes les densit\u00e9s, des tubes et des flacons pr\u00e9c\u00e8dent, accompagnent, survivent \u00e0 chaque coup de pinceau, celui que je pose \u00e0 l\u2019instant entra\u00eenant avec lui tous les autres. Plus que le gris de Paul Cezanne qu\u2019il ne faudrait jamais employer parce qu\u2019il est contenu dans les autres couleurs, plus que le point gris de Paul Klee qui permettrait le passage du chaos \u00e0 l\u2019ordre en sautant par dessus lui-m\u00eame, il m\u2019importe de travailler souvent sur un fond noir, comme Klee, Kandinsky, Michaux, ont exploit\u00e9 apr\u00e8s Corot les possibilit\u00e9s du fond noir, qui fait mieux chanter les autres couleurs. Fond noir de l\u2019int\u00e9rieur du cr\u00e2ne, ant\u00e9rieur au regard, par derri\u00e8re le regard, d\u2019o\u00f9 viennent toutes mes peintures, noir de la nuit absolue o\u00f9 s\u2019origine l\u2019acte de peindre, un fantasme toujours l\u00e0. Le milieu o\u00f9 s\u2019approfondit la peinture, je l\u2019imagine rouge de Chine et noir d\u2019Ivoire, pour moi les deux couleurs de la m\u00e9lancolie, mais la catastrophe dont parle Francis Bacon, par quoi la toile doit passer pour ne pas s\u2019enliser dans les clich\u00e9s, dans les lieux communs, emprunte la voie d\u2019un blanc immacul\u00e9. Souvent je couvre d\u2019un jus blanc une toile en cours qui ne me satisfait pas, pour laquelle je ne vois pas d\u2019issue. Alors la toile, suspendue entre le fond noir et le jus blanc, fait d\u00e9filer devant moi des possibilit\u00e9s de couleurs, et je m\u2019arr\u00eate sur telle couleur en particulier de fa\u00e7on irr\u00e9fl\u00e9chie, presque al\u00e9atoire. Ceci dit, je sais des portraits o\u00f9 je prends le temps de d\u00e9terminer \u00e0 l\u2019avance les tons, les contrastes, les harmonies, pour mieux improviser en cours de route.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Quand je mets mon travail en danger, par un jus blanc ou par tout autre proc\u00e9d\u00e9, comme des projections de pigments sur la toile, ou des jets de white spirit, c\u2019est pour quitter plus ais\u00e9ment les sentiers battus. En effet, \u00e0 un certain moment d\u2019avancement d\u2019un portrait, je prends le risque de tout gacher, sous le regard du mod\u00e8le, ou sans lui, parce qu\u2019en cherchant des solutions \u00e0 la crise que j\u2019ai voulue, nous trouvons, la toile et moi, des chemins impr\u00e9vus. En surmontant les obstacles que j\u2019accumule, ceux qui se dressent ensuite d\u2019eux m\u00eames, la peinture sort grandie de cette \u00e9preuve, ou bien finit \u00e0 la poubelle. \u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Oui, ce changement radical dans le processus de cr\u00e9ation qui appara\u00eet \u00e0 partir de 2005, c\u2019est la catastrophe voulue et provoqu\u00e9e par moi \u00e0 un certain moment d\u2019avancement de mon travail, alors que cette catastrophe n\u2019est voulue et n\u2019a lieu dans aucun des travaux pr\u00e9sent\u00e9s ici, qui sont r\u00e9alis\u00e9s selon un processus continu, progressif, d\u2019une fa\u00e7on plus ou moins spontan\u00e9e, mais jamais sans tout remettre en question au beau milieu de la r\u00e9alisation. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\">Par contre, ce qui s\u2019amorce d\u00e9j\u00e0 dans les quelques autoportraits que vous pouvez voir ici, c\u2019est un mouvement vers ce que j\u2019appelle aujourd\u2019hui des Vaysages. Ce n\u00e9ologisme, ce mot bizarre vient d\u2019un rat\u00e9 pendant une conf\u00e9rence que je donne sur mon travail, un rat\u00e9 qu\u2019on remarque, qu\u2019on me rapporte, par amiti\u00e9. Tout d\u2019abord j\u2019y vois un mot-valise qui signifie le visage-paysage, le visage vu comme un paysage, le paysage envisag\u00e9. Mais en y refl\u00e9chissant, il y aurait vaysage quand une figure envahit le fond, quand le fond contamine la figure, d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale quand un ph\u00e9nom\u00e8ne de mim\u00e9tisme a lieu. Dans son sens le plus simple, regarder un vaysage consiste \u00e0 suivre les chemins qui sont m\u00e9nag\u00e9s dans le r\u00e9el par les traits du visage, par la lumi\u00e8re, par le grain de la peau, par la carnation de la chair, par l\u2019intensit\u00e9 d\u2019un regard. Dans un autre sens, c\u2019est une avidit\u00e9 de visages, observ\u00e9s avec une attention aigue, parfois flottante, parce qu\u2019on en attend comme un ravissement, celui de se d\u00e9couvrir en se perdant dans l\u2019autre. <\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\">Pour finir, je dirai bri\u00e8vement que ce qui diff\u00e9rencie sans doute les travaux de l\u2019\u00e9poque brute de ceux qui suivent la psychiatrisation, c\u2019est le double mouvement de la r\u00e9alit\u00e9 vers moi, et de moi vers la r\u00e9alit\u00e9, qui me permet de sortir durablement d\u2019un \u00e9tat psychotique. Dire cela, \u00e0 propos d\u2019une mani\u00e8re de gu\u00e9rison et des travaux qui l\u2019accompagnent, qui y participent, c\u2019est comme une \u00e9vidence, ou une tautologie. Est-ce que cette diff\u00e9rence est visible, est-ce qu\u2019elle est inscrite dans mes tableaux ? La question reste ouverte. En tout cas je ne pense pas que les premiers travaux soient fondamentalement \u00e9trangers aux derniers, pas seulement parce que c\u2019est le m\u00eame bonhomme qui les a r\u00e9alis\u00e9, mais parce que je reste convaincu que les oeuvres d\u2019art dans leur diversit\u00e9 proc\u00e8dent fondamentalement des m\u00eames m\u00e9canismes de l\u2019esprit, des m\u00eames processus de cr\u00e9ation, dans leur diversit\u00e9, dans leur infinie complexit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-indent: 25px;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Merci\u2026.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Conf\u00e9rence pr\u00e9vue pour l&rsquo;exposition de Soissons (2010) Cette conf\u00e9rence n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9e, \u00e0 cause de l&rsquo;absence de la principale invit\u00e9e Je remercie Sarah Dwalington, madame Moinat, et Yannick Bezin, qui m\u2019invitent \u00e0 vous parler ici, et \u00e0 vous pr\u00e9senter mes travaux. 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